Apporter des mots au Moulin du réel

Marie-Pascale Lescot, qui enseigne l’écriture créative, notamment à Aleph-Écriture, participait à la première formation de formateurs de l’EACWP au Moulin d’Andé, dans l’Eure. Elle nous livre ici un extrait de son carnet de voyage, pour vous faire partager ces 4 jours intenses d’ateliers et de fascinantes rencontres.

Moulin d’Andé

Une fois quittée l’autoroute, maisons en brique, jardins verts de juillet, manoirs normands, villages désertés. La Seine franchie, les coteaux sinuent au loin, Flaubert se rapproche. On arrive. À Venise, les paquebots coulissent derrière la ville comme des géants ; à Andé, le grand porche est trop bas pour laisser passer le bus. Un signe : ici, pas de perturbations. Allées de gravier, parc entretenu sans être manucuré, pavillon classique spacieux aux grandes fenêtres, lointains formidables dans l’humidité normande, gazebos dispersés sur les pelouses. On se dit : ici, ça devrait être possible, d’écrire, de rêver, de dormir, de parler.

Photo: DP

Présentation du premier soir. Ana l’Argentine demande où aller se baigner. On ricane : en tout cas, pas dans la Seine en contrebas.

Premier matin. Au milieu d’un carré de tables, Alain André, directeur pédagogique d’Aleph, lance le mot « réel » (« The Real »), comme dans « Écrire à partir du réel / Writing from the real » qui sert de viatique au séminaire. Anglais, Flamands, Néerlandais, Espagnols, Argentins, Vénézuéliens, Finlandais : long silence. Bruissement de branches par les fenêtres ouvertes. Mais c’est quoi ce truc, de quoi parle-t-il ? Auberge espagnole, tonneau des Danaïdes. Pour ceux d’Aleph attelés pendant un an à la création du module « Écrire à partir du réel », cette notion coule de source, attestée par une abondante littérature contemporaine. Évidence trompeuse, comme toutes ses consoeurs : s’il s’agit en France d’une catégorie assez clairement identifiée, c’est loin d’être le cas ailleurs.

Pour dégager un sens commun partageable, non pas sur le réel lui-même (qui est à sa place, à la manière de chacun autour de la table) mais sur « écrire à partir du réel », il faut nuancer, tirer des bords, utiliser force oui, mais / oui  et non / cela pourrait… mais en même temps, c’est…. Par exemple, non, ce n’est pas comme dans « inspiré d’une histoire vraie » » mais parfois il y a du vrai ; oui, il y a de l’Histoire, mais  ce n’est pas forcément un livre d’histoire ; il peut être question du monde du travail, du « social » mais, non, ce n’est pas forcément «engagé » ; pas forcément pour témoigner, pas toujours pour dénoncer mais plutôt pour raconter le monde…

Premier enseignement : tout est culturel, donc relatif, donc à expliquer, à déplier. C’est en soi assez excitant, mais on avait oublié.

L’Europe, pourquoi pas. L’anglais, on fait avec. Mais on est embêtés de présenter surtout des références françaises, ou espagnoles, ou anglaises, comme si tout restait « domestic ». On est gênés, frustrés, d’en savoir finalement si peu sur la littérature des autres, d’avoir si peu en commun.

Deuxième enseignement : constituer un corpus d’auteurs internationaux (donc traduits) pour transmettre les mouvements essentiels de la littérature que cherche à mettre en œuvre le « creative writing. »

Consigne d’écriture, très rapide : « Vous souvenez-vous de la guerre ? » Fichtre, laquelle ? Ana l’Argentine : « Dans ma famille, la guerre a été une période très heureuse. Mes grands-parents exportaient vers l’Europe, ils ont fait des affaires formidables et menaient grand train. Ils se rendaient régulièrement dans le Vieux monde en paquebot, dix jours de traversée, bals, tenues de soirée, grands hôtels. Une fois la guerre finie, ils se sont retrouvés sans un sou. »

Le réel, vraiment ?

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Photo: DP

Aux repas, ils s’assoient ensemble. Ce sont surtout des garçons, ils ont entre 15 et 18 ans. Bermudas et T-shirts unis, propres. Cheveux courts ou mèches souples. Le matin, en flânant au moulin, on les entend. On en croise certains qui marchent le long du fleuve. En fin de journée, ils jouent au ping-pong sous  le regard des quelques filles présentes. Ils étudient le violoncelle au Conservatoire de Paris. Leur professeur a l’allure bonhomme et joviale, le foulard noué à l’italienne. Le soir, ils jouent dans le théâtre pour ceux qui sont là. Ils glisseront leurs instruments entre deux lectures lors de la soirée de l’EACWP. On se congratule, on se remercie, pour la musique, les textes.

 

 

 

Troupe mélangée, de pays, d’âge et de langues : toutes ces différences passées au tamis unificateur de l’anglais. L’EACWP n’étant pas l’UNESCO, le creative writing est in english, le talking aussi. Certains jeunes camarades du sud de l’Europe se jettent dans le bain anglophone avec les palmes et la bouée et en ressortiront brillants de fierté après avoir, sans doute, cumulé en quatre jours plus d’anglais qu’ils n’en avaient jamais parlé de toute leur vie.

Photo: DP

Apartés, repas, digestifs, l’uniformité anglophone vacille régulièrement ; certains, plus aguerris à la mosaïque linguistique, partagent le même constat : au-delà de trois langues en même temps, et passée une certaine heure, les pinceaux se mélangent.

Sensation étrange, oubliée, d’écrire, de parler, de réfléchir dans une autre langue ; la langue étrangère qui revient, s’immisce doucement.

Au moulin, l’eau était très claire et les poissons remarquablement abondants. On en a dénombré trois espèces différentes. On s’était trompé : Ana l’Argentine de Barcelone aurait pu se baigner dans la Seine.

Marie-Pascale Lescot

Marie-Pascale Lescot est journaliste et conceptrice-rédactrice en communication écrite et télévisuelle. Passée par les ateliers d’écriture aux États Unis, elle s’est formée à l’animation à Aleph. Depuis 2007, elle intervient dans des organisations du secteur social et des entreprises sur les écrits professionnels et l’écriture de création. Pour accéder aux formations qu’elle dispense à Aleph-Écriture, cliquez sur le lien suivant: pour accéder aux formations qu’elle dispense à Aleph-Écriture, cliquez sur le lien suivant. Elle fait aussi des accompagnements individualisés par e-mail.

Publication

Jambon d’épaule, 18 mois en capsulite avec Fanny Benoît, Des ronds dans l’O Éditions (2016)

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