Citoyen d’honneur de Mariano Cohn et Gaston Duprat

Par Claudine Tondreau Il est bien rare que l’on parle « littérature » au cinéma. C’est pourquoi il faut voir et déguster « Citoyen d’honneur » (« El ciudadano illustre ») de Mariano Cohn et Gaston Duprat. Un écrivain reçoit le prix Nobel. Les nombreuses obligations qui s’en suivent lui ôtent toute inspiration. Quelques années plus tard, il se résout à répondre à la sollicitation répétée d’un ami d’enfance, qui l’invite à recevoir le titre de « citoyen d’honneur » de son tout petit village d’origine au fin fond de l’Argentine. Le film met le doigt sur la difficulté, voire l’impossibilité, pour l’écrivain de renouer le contact avec la société rurale de ses origines qui a inspiré ses romans. Le passé est enfui à jamais. Se pose la question du langage : instrument de domination pour les uns, de questionnement pour l’écrivain, ils ne parlent plus la même langue. On comprend que l’écriture, qui exige une perception fine sans concession, une capacité d’analyse et d’intuition, une mise à distance radicale, impose un prix lourd à payer (ici la rupture avec le milieu d’origine). C’est aussi un film sur la … Lire la suite

Dans l’atelier de Jana Gunstheimer à La Galerie Particulière

Née à Zwickau en Allemagne en 1974, Jana Gunstheimer a étudié l’ethnologie avant de se tourner vers des études d’art. Elle expose depuis 2002 et a reçu de nombreux prix. S’attachant depuis le début au statut de l’image dans ses rapports avec l’écrit, les repentirs sur un manuscrit et la feuille blanche, elle expose actuellement jusqu’au 3 juin à La Galerie Particulière, 16 rue du Perche à Paris. Dans « The Gap »(le fossé), elle déconstruit la figuration pour analyser l’image, en référence à la fenêtre d’Alberti, en tant que miroir du monde. Une thématique constante de son travail, proche de la démarche structuraliste en littérature, qui vise à augmenter son pouvoir sur la représentation de l’objet en en déconstruisant les codes. Elle puise beaucoup dans la narration documentaire et celle de la fiction pour mettre en scène ses sujets. Jana Gunstheimer est sans conteste une dessinatrice hors pair, qui propose à la fois une réflexion sur le rôle de l’art et une vision sur le processus de création, ses difficultés et les « repentirs » de l’artiste. “Age practicing Self-Censorship” (La pratique de l’auto-censure … Lire la suite

La littérature pour sujet, au 62ème Salon de Montrouge

Jusqu’au 23 mai, le 62ème Salon de Montrouge présente une sélection de jeunes artistes contemporains émergents. Parmi les 53 artistes exposés se dessine un retour au livre pris comme sujet de représentation, jusqu’à livrer une forme d’hommage à cet objet en voie de disparition face au numérique… Voici cinq artistes dont lire les œuvres sur les cimaises : Laurence Cathala, Julie Le Toquin, Ghita Skali, Andres Baron, éclairés par le travail de Gabrielle Decazes, qui comme en écho, installe une esthétique de la disparition. Julie Le Toquin : Robe écriture#2 Travail sur la mémoire et l’identité, Robe écriture#2 (2016) met en regard une longue feuille de papier et une robe, sur lesquels elle a recopié à la main plusieurs années de journaux intimes tenus depuis la mort prématurée de ses parents. Comme pour conjurer leur mort, elle habille cette œuvre des mots de son adolescence volés à l’oubli. Tandis qu’elle recopie son histoire, elle revêt ses mots dans cette robe manuscrite lors de performances. Porter son histoire au sens propre, voici un des propos de Julie Le Toquin dont l’œuvre précédente « Confidence … Lire la suite

Que proposent vraiment les plateformes d’auto-édition en ligne ?

Imprimeur en lettre, Larmessin, XVIIe siècle © Bibliothèque nationale sur les publications destinées à la jeunesse

Longtemps l’autoédition a eu mauvaise presse, ses pratiques n’étant pas toujours été considérées comme très professionnelles. L’arrivée du livre numérique au début du 21e siècle a considérablement changé la donne. De nombreux sites proposant des solutions d’autoédition ont vu le jour. S’autoéditer est devenu plus facile et meilleur marché, encore faut-il savoir décrypter les différentes offres des sites spécialisés dans le domaine. L’Inventoire est donc allé regarder de plus près ce que proposent ces nouvelles plateformes d’édition.   La mise en ligne de votre manuscrit Que votre manuscrit soit à destination commerciale ou non, celui-ci peut être très rapidement publié en ligne (24 à 48 heures selon les plateformes). Il vous suffit de fournir votre texte en format Word à une des nombreuses plateformes d’autoédition : BoD, Edilivre, Iggybook, KDP d’Amazon, Librinova, Publibook, Publishroom, TheBookEdition, etc. Celui-ci passera ensuite à travers les filtres de logiciels permettant d’écarter les plagiats, les textes incitant à la haine, la xénophobie, etc. Il est donc très facile de mettre en ligne votre texte brut et gratuitement. Néanmoins, cela implique que votre manuscrit soit parfaitement … Lire la suite

Henri Michaux ou l’art du portrait

Avant même d’entrer dans la salle, le visiteur se trouve face à l’affiche grand format de l’exposition : « Henri Michaux, Face à Face ». Il s’agit d’un portrait du peintre-poète rayé d’une grande croix. Rarement une image n’a aussi bien résumé la complexité d’un créateur, qui tout en refusant de s’exposer, n’a cessé à travers son œuvre picturale et ses écrits, d’esquisser son (auto) portrait intime. Henri Michaux (1899-1984) est connu pour sa volonté de demeurer insaisissable, d’être le moins possible exposé au monde. Face à face tente donc, à travers les pièces exposées (éditions originales et rares, dessins, huiles sur toile, extraits de sa correspondance et photos) de dresser le portrait d’un être singulier et inclassable. Portrait à multiples facettes qui débute par un texte de 1957. Quelques renseignements sur 59 ans d’existence. Affiché en grand sur un panneau, ce texte fait office de biographie de l’auteur. Celui-ci se livre à l’exercice du récit autobiographique avec une sincérité déroutante. Sous forme de fragments, il narre les premiers moments de la vie d’un enfant chétif semblant survivre malgré lui, … Lire la suite

Edito #1 Littérature & politique

Le livre au secours de la démocratie

Ce n’est pas un hasard si la presse mondiale a accordé un vaste écho aux conseils de lecture de Barak Obama, dont il faut rappeler ici qu’il a été le seul président en exercice à se voir décerner le prix Nobel de la paix.

Cet intérêt de la presse américaine s’est révèlé au lendemain de l’élection de Donald Trump, président aux idées populistes, qui ont poussé sur le terreau du chômage de masse et du terrorisme. Insécurité, pauvreté et crise financière dessinent, on le sait, deux courants de pensée qui s’affrontent.

Ceux qui s’emploient à refonder la démocratie en se réappropriant leur citoyenneté pour penser une république plus juste, s’investissent dans une société horizontale, participative, locale. Ils défendent la culture en ayant compris que seul le savoir peut permettre de se défendre contre toutes les tentatives de captation du revenu du travail ou de l’inféodation à des idéologies mortifères. Lire la suite

Barack Obama, le Président prescripteur de livre

Nathalie Hégron: Les livres qui ont marqué Barack Obama Que lit un Président ? That is the question à laquelle, tout au long de ses deux mandats, Barack Obama n’a cessé de répondre, expliquant l’importance de la lecture dans sa vie mais également celle de l’écriture : « La puissance des mots m’a permis de comprendre qui j’étais. » (in New-York Times, janvier 2017). Enfant, il a trouvé une source de réconfort dans la lecture : « J’adorais lire, en partie parce que je voyageais très souvent […] Avoir ces univers mobiles, qui m’appartenaient et dans lesquels je pouvais pénétrer, c’était très attrayant pour moi. » En 2006, Barack Obama a publié L’audace d’espérer, puis en 2009 Les rêves de mon père. À la Maison Blanche, il a raconté manquer de temps à consacrer à la littérature mais publiait quand même sa liste de lecture de vacances. L’été 2010, il a ainsi activement participé au succès de Freedom de Jonathan Franzen, présent dans sa liste. Le 18 janvier 2017, Michiko Kakutani, célèbre critique littéraire au New York Times a interrogé Barack Obama sur les lectures qui … Lire la suite

Si tu ne vas pas à la littérature, la littérature ira à toi

On fustige souvent l’époque : nous lisons de moins en moins de romans, nous ne nous intéressons plus au papier, nous passons notre temps derrière les écrans, sur les réseaux sociaux ou à consulter la presse en ligne, etc. La littérature serait-elle passée de mode ou sommes-nous au début d’une nouvelle ère où la littérature doit s’adapter ? Le DHC (distributeur d’histoires courtes) de Short-Edition est sans doute une forme de réponse à ces questions. Depuis quelques années, de nombreuses plateformes littéraires-communautaires se développent sur Internet en essayant de nous proposer de nouvelles approches de la littérature où lecteur et auteur sont plus impliqués. De nombreux concours sont organisés en ligne. Lecteurs et auteurs sont alors incités à partager leurs coups de cœurs ou écrits et l’ampleur de leur réseau peut pousser un éditeur à sélectionner leur texte pour une publication. Après la Thaïlande, qui a été pionnière en la matière (voir notre article d’août 2013), Short-Edition a eu l’ingénieuse idée de reprendre certains des textes (contes, nouvelles, micro-nouvelles, poèmes et bandes-dessinées) publiés sur sa plateforme afin de les diffuser sous un nouveau … Lire la suite

Exposition Lucien Clergue au Grand Palais

« Ce qui m’a poussé à faire de la photographie, c’était un désir d’être moi-même torero ou danseur, d’être dans le spectacle. C’est par le truchement de l’appareil photographique que je me suis introduit, au fond, dans ce spectacle … en allant dans les coulisses et en photographiant les acteurs. » Lucien Clergue

Par Marie-Hélène Mas

Tendres et vraies, morbides et poétiques, sensuelles et vibrantes… telles sont les premières photos de Lucien Clergue. Et c’est sans aucun doute ce qui séduit Picasso en 1953, et plus tard Jean Cocteau. De ces rencontres naissent une vraie collaboration, une longue amitié.

Pour comprendre, suivez-moi …

La première série de photos parle d’Arles, sa ville natale, ses maisons en ruine après les bombardements de 1944, ses enfants saltimbanques, ses gitans et sa corrida. Tour à tour réaliste, décalé, touchant ou cru, son jeune regard de photographe est déjà très affûté. Ces charognes luisantes et désarticulées, échouées sur la plage des Saintes-Maries-de-la-Mer, nous intriguent. Ces portraits de toreros et de taureaux baignés de sueur, de sable et de sang nous questionnent, nous choquent. Son regard bienveillant sur une communauté gitane festive et libre nous émeut.

Toutes parlent de son enfance bombardée, de son adolescence solitaire dans une France brisée qui essaie malgré tout de revivre.

Lire la suite

Anselm Kiefer, l’alchimie du livre

Anselm Kiefer, l’alchimie du livre Marie-Hélène Mas Anselm Kiefer est l’un des artistes allemands contemporains les plus doués de sa génération. Principalement connu pour ses sculptures et ses tableaux, on en oublie que ses livres représentent plus de la moitié de son travail et sont le fondement de son œuvre ‘grand public’. La BnF lui consacre actuellement une exposition dont il a réalisé la scénographie, où l’on retrouve dans une immense salle, les livres créés entre 1968 et 2015 sur les thèmes qui lui sont chers. Avec son regard affûté et romantique, il traite des mythes fondateurs de l’Allemagne, du travail de mémoire avec la Shoah, de l’identité allemande après le nazisme, de la « vie secrète des plantes », de la Kabbale, de la poésie et des femmes. On entre ainsi dans l’intimité de l’artiste, comme des portes ouvertes sur ces revendications, ses combats, ses fantasmes: « Dans mon œuvre, le livre est très important. Il est un répertoire de formes et une manière de matérialiser le temps qui passe. Pour moi, chaque livre recèle une onde qui se déploie, formant une … Lire la suite