« Le Dimanche des mères », un roman de Graham Swift

Par Juliette Rigondet Une jeune femme sans racine – et donc, peut-être, plus libre –, soubrette dans le Berkshire entre-deux-guerres. Un amour caché, parmi d’autres secrets. L’incongruité du drame sous un ciel splendide. Elle s’appelle Jane. C’est une jeune bonne employée par un couple d’aristocrates, les Niven, dans le Berkshire. Jane est orpheline et ses employeurs, eux, ont perdu leurs deux fils à la guerre – nous sommes dans les années 1920. C’est le « dimanche des mères », ce jour où les employés, exceptionnellement, et depuis peu de temps (parce que « les temps changent », comme le déplore Mr Niven), ont une journée libre pour aller voir leur famille. Mais Jane n’a pas de famille. Peut-être va-t-elle lire au soleil dans le jardin ? Car Jane sait, et aime lire, on le lui a appris à l’orphelinat, et Mr Niven, surpris par sa curiosité livresque (et touché par cette jeune fille sans parents qui pourrait être la sienne), lui prête quand elle le souhaite un volume de sa bibliothèque – de ces romans d’aventure que ses fils ouvraient et lisaient quand ils étaient … Lire la suite

Parution du livre d’Amanda Lindhout « Une maison dans le ciel », Editions Séramis

Sorti cette semaine en librairie, nous avions envie de vous faire découvrir le récit autobiographique d’Amanda Lindhout « Une maison dans le ciel », parce qu’il dépasse le seul témoignage de par la qualité de son écriture. La narratrice, aidée par Sara Corbett, y raconte comment son parcours l’a prédisposée à vivre aux frontières du danger et à vouloir découvrir le monde. De son enfance difficile près de Calgary au Canada, elle garde une envie farouche de voir le monde, dont elle a découvert les paysages magiques dans des exemplaires abandonnés du National Geographic. Ce monde, elle va le parcourir dès ses 19 ans, où entre deux contrats de serveuse, elle s’envole avec un ami puis une amie, plusieurs mois, en Amérique Latine puis en Asie. Alors qu’elle explore le Soudan, cette fois seule, elle décide de pousser en Afghanistan, et en Irak. De retour au Canada, galvanisée par ses nombreuses rencontres et ses réelles capacités à s’en sortir seule dans des pays musulmans, Amanda va alors décider d’aller enquêter en Somalie, comme journaliste, emmenant avec elle son nouveau compagnon, Nigel, photo-reporter. … Lire la suite

Tristesse de la terre de Éric Vuillard

L’ouvrage d’Éric Vuillard antérieur à son Quatorze juillet est intitulé Tristesse de la terre et sous-titré Une histoire de Buffalo Bill Cody (Actes-Sud, 2014, et « Babel »). Le lecteur découvre comment on a transformé en « show » le massacre délibéré des derniers malheureux Sioux Lakotas de « Sitting Bull », affamés, crevant de froid, hommes, femmes et enfants mêlés — soyons précis : quatre-vingt-quatre hommes, quarante-quatre femmes et dix-huit enfants —, à Wounded Knee à la fin du mois de décembre 1890. Il a fallu d’abord réécrire l’histoire : faire du massacre une glorieuse « bataille » gagnée par deux régiments de cavalerie dirigés par le général Miles. Il a fallu ensuite monter un spectacle — le « Wild West Show », une authentique « machine à cash », « merchandising » inclus, entièrement dédiée, jusqu’à sa fin, à la haine de l’autre. « C’est une version du massacre revue et corrigée par Buffalo Bill et John Burke, dans le plus pur esprit américain », nous précise Vuillard. « C’est une version pour nos livres de classe. Une version pour enfants. Dans ce petit bout de théâtre, il n’y a ni la longue marche épuisante des Sioux, fuyant … Lire la suite

140 ² de Marc-Emile Thinez aux Éditions Louise Bottu

140 ² la révolution en 140 tweets ou les Lendemains qui gazouillent (roman paru aux Editions Louise Bottu, collection Contraintes, 2014) « On dit qu’il faut un début à tout. Entendre il faut un début à rien. Contre l’angoisse du rien : l’impérieuse nécessité : faire des histoires ». Marc-Emile Thinez Engagez-vous, rengagez vous qu’ils disaient, Marc-Emile Thinez est un Bardamu sans guerre, un Célinien sans transatlantique, un Godot sans Beckett, alors il fait sa révolution de mots pour aller voir là où il est. En 140 fois 140 caractères, il met en aphorismes le roman d’un monde dont on ne sait s’il faut courir pour le rattraper, ou le fuir pour retrouver l’énergie de sa propre course. Parodie de la modernité, éloge de la référence (Chamfort, Zatopek, René Girard), l’humour et la distance sont de mise pour ce passage à tabac en forme de contre-culture du tweet dont le gazouillis se perd dans l’algorithme du monde. Pour ce recueil de 140 messages écrits sous la contrainte, je n’en adopterai aucune pour citer trois passages arbitrairement choisis qui m’ont fait rire, du côté de … Lire la suite

Christophe Esnault: “Fuir est parfois la passion d’une vie” (Mythologie personnelle, Editions Tinbad)

Christophe Esnault: Mythologie personnelle (Editions Tinbad)   Mythologie Personnelle est un recueil de textes du poète Christophe Esnault, qui vient de paraître aux Editions Tinbad/Poésie. L’originalité de ce livre tient à son principe de création sous contrainte : « Choisir quatre des cinq questions posées à des écrivains par André Breton, dans une série d’enquêtes surréalistes publiées dans trois revues : Littérature (1919), La Révolution Surréaliste (1925) et Minotaure (1933). Répondre, en incluant quarante huit textes visuels ». Parmi ces quatre propositions, la question inaugurale « Pourquoi écrivez-vous », à laquelle Christophe Esnault, boulimique de l’écriture, répond avec l’ironie caustique qui est sa marque de fabrique : « À feu doux mijote la tambouille du devenir littéraire (atrabilaire). L’humanité n’est pas à une exaction stylistique de plus ou de moins. J’écris poursuivi par la horde. Fuir est parfois la passion d’une vie ». A la question « Quelle a été la rencontre capitale de votre vie ? » ; on comprend qu’il s’agit tout autant de Sarah Kane que de Sophie Calle, dans une esthétique du manque, comme moteur de la création jour après jour, obsessionnelle, nous livrant ainsi dans la fin de … Lire la suite

ÉLISÉE, AVANT LES RUISSEAUX ET LES MONTAGNES (Thomas Giraud, Éditions La Contre-Allée, 2016)

Ghislaine Burban-Giraud Le cheminement d’Élisée, radicalement lié à la nature et à l’observation, s’enracine dans la marche et la collecte de pierres, amorce de l’indiscipline de l’enfant, alors timidement manifestée. Un travail d’écriture dans un assemblage d’empêchements, de contraintes qui contrastent avec la fluidité du récit. Les monologues de bouts de pensée d’Élisée s’imposent comme une respiration dans le déferlement de paroles du père et les injonctions tacites sur lesquelles repose la destinée du fils. Ce fils, qui prendra le chemin prescrit pour revenir et assumer ses choix, restera toujours fidèle à la nature pour laquelle il manifeste tant de curiosité dès l’enfance. Le poids du père, le poids de la religion, est allégé par la douceur maternelle et la nature mère. Cette dernière offre des sentiers, des chemins vers d’autres horizons. Cette liberté, gagnée par l’enfant, puis l’adolescent, par le plaisir pris dans ses pérégrinations est rendue au plus juste par l’écriture. Nous nous délectons tout autant de l’exploration du rapport à la langue que du rapport à l’espace. Nous avançons dans un texte plein de poésie qui, paradoxalement, … Lire la suite

Les recommandations de lecture de l’Inventoire pour la rentrée 2016 #2

Toute l’équipe de l’Inventoire vous conseille la lecture de « ses » romans de la rentrée littéraire. Voici un choix de 12 livres à dévorer ! Michèle Cléach Au commencement du septième jour de Luc Lang (Stock, 2016) Au début d’Au commencement du septième jour, l’événement qui va faire éclater la vie de Thomas, l’accident étrange de sa femme Camille sur une route sur laquelle elle n’avait aucune raison de se trouver, est d’emblée annoncé au lecteur, a contrario de tous les autres événements du récit qui ne seront évoqués que presque incidemment et dans l’après-coup. C’est une des nombreuses subtilités de ce récit, dont l’écriture dense et tendue, où se mêlent et s’enchaînent récit, descriptions, dialogues, soliloques, sans rupture typographique aucune, met aussi le lecteur en tension. Dans ce livre en trois livres, on traverse l’histoire et la géographie personnelle et familiale de Thomas, l’histoire et la géographie du monde aujourd’hui, et quand on le referme, on reste longtemps habité autant par les personnages et les paysages traversés,  que par l’écriture de ce superbe roman. M.C. Michèle Cléach conduit pour Aleph-Écriture … Lire la suite

Les recommandations de lecture de l’Inventoire pour la rentrée 2016

Ce mois-ci, avant les prix littéraires, toute l’équipe de l’Inventoire vous conseille la lecture des livres de la rentrée qu’elle a aimé. Voici 5 premiers livres à emporter à dévorer ! Conseil de lecture d’Arlette Mondon-Neycensas Babylone (Yasmina Reza, Éditions Flammarion, 2016) Deuil l’Alouette, huis clos dans un immeuble tranquille, lieu d’une fête puis d’un imprévisible crime. Babylone est moins un polar qu’une interrogation sur les lieux communs de notre vie, notre rapport aux objets, au langage contemporain et aux « concepts creux » comme « travail de deuil », « faire du lien » pour mieux saisir l’impensable de la disparition. Celle qu’annonce Elizabeth la narratrice, après avoir redécouvert un livre de photos de Robert Frank. « On est quelque part dans le paysage jusqu’au jour ou on y est plus » Yasmina Reza nous livre un instantané à l’humour féroce sur la douleur et la difficulté d’avoir, durant un temps, à occuper ce paysage.   78 moins 39 (Corinne Lovera Vitali, Éditions Louise Bottu, 2016) Il est des rentrées littéraires confidentielles, juste un nom Corinne Lovera Vitali, et un titre énigmatique 78 moins 39 pour éveiller … Lire la suite

Hozuki (Amour en cage) de Aki Shimazaki: un recueil de nouvelles

Cette semaine, Hervé Couton, photographe et lecteur invétéré, nous propose de découvrir son coup de coeur littéraire de septembre, pour le partager avec nous. « Hozuki » (qui est le nom japonais des Physalis – ou amour en cage)  est le deuxième livre de la japonaise Aki Shimazaki (paru aux Editions Actes Sud en mai 2016). On y retrouve la mystérieuse  Mitsuko, qui élève avec sa mère à Nagoya, son fils de 7 ans, Taro, sourd  et muet, tout en s’occupant de sa boutique de livres d’occasions spécialisée en philosophie, littérature et arts. Un soir par semaine, pour des raisons financières, Mitsuko est aussi entraîneuse dans un bar fréquenté en grande partie par des intellectuels avec lesquels elle a de longues conversations. Un jour, Madame Sato, une cliente, accompagnée par Hanako, sa fillette de 4 ans, se rend dans la librairie pour y acheter des livres de philosophie pour son mari diplomate en poste à Francfort. Hanako et Taro vont spontanément s’entendre. Il s’ensuit alors de fréquentes rencontres entre Madame Sato et Hanako avec Mitsuko et Taro pour le plus grand bonheur … Lire la suite

Dernières recommandations de lecture pour l’été !

Tout le mois de juillet,  l’équipe de l’Inventoire vous conseille la lecture de livres qu’elle a aimés ! Dernier volet de conseils cette semaine, avec deux membres de la rédaction de l’Inventoire.  Claudine Tondreau Trop de bonheur, Alice Munro (Points 2009). Alice Munro me touche parce qu’en toute simplicité, elle parle de « la pente » de la vie qui mène les gens, modifie les arrangements bien plus que les projets ou la moralité. Le hasard, les événements les plus ordinaires, des détails transforment le destin. Ses nouvelles commencent dans une direction que l’on croit être celle du récit. Mais le hasard – bête ou malin – emmène les personnages ailleurs. Il me semble que l’auteur estime que la question essentielle n’est pas la liberté, mais la complexité des relations et des échanges dans la communauté ou la famille, et qui est sans fin, avec les thèmes du désir, de la culpabilité, de la jalousie, et puis les thèmes féminins, la famille et les enfants, et du pouvoir dans tout ça. Une romancière sans concession (Nobel 2013).       La source vive, … Lire la suite