Ecrire à partir du roman de Martin Suter « Le temps, le temps »

Cette semaine, Alain André vous propose d’écrire à partir du roman de Martin Suter « Le temps, le temps » (2012 et Christian Bourgois, 2013). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi) jusqu’au 30 avril à l’adresse : atelierouvert@inventoire.com.

© AA « Restaurant à Berne (Suisse) »

Le temps, le temps

 

Extrait

« Quelque chose n’était pas pareil, mais il ne savait pas quoi.

Debout à la fenêtre, Peter Taler tenait sa bouteille de bière à deux doigts, par le goulot, afin que sa main n’en réchauffe pas le contenu. Comme s’il avait jamais laissé à la bière qu’il prenait à son retour du travail le temps de tiédir (…)

La dernière des quatre places de stationnement, dont chacune était pourvue d’un écriteau frappé du numéro d’immatriculation de son utilisateur légitime, était encore libre. Elle appartenait à Mme Feldter, dont l’usage du parking était aussi aléatoire que son rythme de travail. Il arrivait que son emplacement reste libre pendant des jours, ou occupé pendant des semaines (…) Sa voiture était sans doute garée à l’aéroport, sur le parking du personnel. Tout suivait son cours normal.

Et pourtant quelque chose n’était pas pareil.

En allant vers la cuisine, il termina sa bouteille, la posa dans le sac destiné au verre usagé, en sortit une autre du réfrigérateur et se posta de nouveau à la fenêtre.

Quelque chose n’était pas pareil. »

 

Suggestion

C’est le début du dernier roman de Martin Suter, Le temps, le temps (2012 et Christian Bourgois, 2013). L’épouse de Peter Taler, Laura, a été abattue devant son domicile un an plus tôt. L’enquête de police a échoué. Le mari ne s’en est pas remis. Il continue à chercher, en vain. Il a l’intuition pourtant que le coupable n’est pas loin, que des indices existent, qu’il ne parvient pas à déchiffrer.

« Quelque chose n’était pas pareil, mais il ne savait pas quoi. » Nous avons vécu, ou nous pouvons imaginer, une situation analogue. Quelqu’un regarde et, dans l’environnement familier il lui semble soudain que quelque chose a changé, qu’il ne parvient pas à identifier.

Qui est ce personnage qui regarde ?

À quoi ressemble-t-il ?

Que fait-il (une activité qui en dit peut-être long sur lui, et nous épargne de longs discours sur sa psychologie, comme la façon dont Taler boit sa bouteille de bière) ?

Quel est son environnement ? Comment le donner à voir ?

Quel détail aurait changé, avec quelles implications ?

Qui a fait intrusion, ou est intervenu, et pour quelle raison ?

Pourriez-vous ne pas donner cette raison, ni même dire qui est intervenu, mais montrer simplement le personnage et l’espace qu’il observe, en créant une atmosphère qui nous donne l’intuition du genre d’énigme en jeu ? En un feuillet – que vous pouvez nous envoyer, bien sûr.

Lecture

Martin Suter est un auteur suisse alémanique, né en 1948 à Zürich. Il a été publicitaire, reporter, scénariste, auteur de comédies pour la télévision, avant de se consacrer au roman. Ses ouvrages ont été traduits chez Christian Bourgois : Small word (1997), qui a obtenu en France, l’année suivante, le prix du Premier Roman dans la catégorie « romans étrangers » et a été adapté en 2011 par Bruno Chiche sous le titre Je n’ai rien oublié ; La Face cachée de la lune (2000) ; Un Ami parfait (2002), adapté sous ce titre en 2006 par Francis Girod ; Lila, Lila (2004) ; Le Diable de Milan (2006) ; Le dernier des Weynfeldt (2008) ; Le Cuisinier (2010) ; Allmen et les libellules (2011) ; Allmen et le diamant rose (2012).

Je n’avais encore lu que Business class (2008), un recueil de chroniques s’en prenant avec une méchanceté réjouissante à la vie de bureau, quand j’ai feuilleté en librairie Le temps, le temps (2013). J’ai commencé à le lire, un soir, chez moi, et je n’ai pas pu m’arrêter avant la fin, absolument renversante. On a affaire, avec ce récit, à autre chose qu’à une énième variation sur le thème de Fenêtre sur cour. D’abord à un argument d’une grande puissance mélancolique : un mari, un an après l’assassinat de sa femme, vit dans le passé, d’autant qu’il pressent que la police est passée à côté de son enquête et que l’assassin rode encore dans les parages. Puis à un récit d’une immense précision documentaire, y compris en ce qui concerne l’entreprise de l’étrange voisin de Peter Taler : Knupp a lui aussi perdu son épouse, mais il est convaincu que le temps n’existe pas et qu’il peut revoir Martha en recréant exactement, autour et à l’intérieur de sa maison, les circonstances qui précédaient sa mort, ce qui tire le récit, avec quelle efficacité, vers la parabole fantastique. Et enfin à un montage ébouriffant, dont le suspense, de fausse piste en résolution de l’énigme, tient le lecteur en haleine pendant trois cent-dix-sept pages. Écriture plate, effets en relief. J’ai commandé d’autres Martin Suter chez mon libraire préféré. Le charme opère, toujours sur le fond d’une restitution féroce des travers de la bonne société suisse alémanique, ouatée, fielleuse, organisée autour du secret – bancaire, certes, mais pas seulement.

Alain André

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