Jacob photo
« Le marché dans la casbah », de Léon Cauvy (1874-1933)

Pour cette rentrée de l’Inventoire, Arlette MONDON-NEYCENSAS vous propose d’écrire à partir du roman Jacob Jacob, de Valérie Zenatti. Envoyez-nous vos textes jusqu’au 15 septembre à atelierouvert@inventoire.com.

Extrait 

« Elles accomplissaient le geste chaque année en pensant qu’elles préservaient ainsi leur maison du malheur, et les enfants en particulier, alors pourquoi Ginette était morte à Alger et pourquoi Jacob n’était pas rentré, la protection n’était peut-être pas efficace en dehors de la maison, sur une terre lointaine et froide, dans un lieu où l’on ne croyait pas en Dieu de la même manière, et Rachel, qui fixait aussi les marques, se balançait doucement en se maudissant d’avoir donné le prénom d’un enfant mort à Jacob, ça avait été une erreur de défier ainsi le choix de Dieu, et elle pensait, s’il avait été fragile comme Abraham, ils n’auraient pas voulu de lui à l’armée et il serait encore là, si le fou Allemand n’avait pas décidé de faire la guerre en Europe, il serait encore là, s’il avait été moins beau et n’avait pas attiré le mauvais œil de tous ceux qui le croisaient, il serait encore là, et si j’avais pu le voir de loin, cela m’aurait suffi, et si je n’avais pas pu l’embrasser ni le voir de loin ni entendre sa voix mais que je l’avais simplement vu mort cela m’aurait suffi, et si je ne l’avais pas vu mort mais qu’on m’avait apporté ses derniers vêtements imprégné de son odeur et de son sang, cela m’aurait suffi, et si quelqu’un était venu me raconter sa mort et me dire ses dernier mots, cela m’aurait suffit, mais il n’y avait rien eu à part l’annonce, et maintenant son coussin était vide, comme le cœur de Rachel qui ne se sentait plus la force d’aimer personne, d’aimer la vie, à quoi ça servait d’aimer s’il fallait connaître l’arrachement, à quoi ça lui servirait de vieillir si ça signifiait s’éloigner de Jacob, qui aurait éternellement dix-neuf ans et demi, jamais vingt, jamais plus, pourquoi on ne lui avait pas donné le choix, à elle, sa mère qui l’avait porté, de lui donner vingt ans de sa vie, de renoncer aux vingt cinq années qui lui restaient à dormir, à se préoccuper des repas, du ménage, de la lessive, à entendre les ragots des voisines, il paraît que la fille de Fortune n’était pas vierge le soir de ses noces, il paraît que le fils d’Albert n’est pas son fils mais celui de son frère, il paraît que les parents de Lucien ont payé le directeur du lycée pour qu’il ait son baccalauréat, il paraît que la femme de l’épicier a porté du rouge alors que son mari était enterré, il paraît que Leïla brûle ses plats une fois sur deux quand elle cuisine, était-il possible que Dieu l’ait laissée sur terre pour entendre ces choses-là ? »

Suggestion 

Jacob, Jacob (Éditions de l’Olivier, 2014) est le quatrième roman de Valérie Zenatti. Un regard sur une photo, le souvenir effacé de la mort d’un grand-oncle quelque part en France… Il y a si longtemps, pendant le débarquement américain. Avant que le silence ne soit définitif, l’auteur est allé à la recherche de son aïeul parti à la guerre le jour des résultats du baccalauréat, premier lettré de cette famille juive de Constantine. Il aimait lire Hugo, Balzac, Flaubert et chantait Piaf.

Petit dernier, venu sur le tard bien longtemps après ses frères Alfred, Isaac et Abraham, il est couvé d’amour par sa vieille mère Rachel. Car Jacob est né après un autre Jacob, son frère aîné, mort à l’âge de trois ans. Jacob, le second, en est doublement vivant et doublement aimé de Rachel, il est deux fois son fils, deux fois Jacob : Jacob, Jacob.

Un prénom dont il se berce en le murmurant dans sa tête comme une litanie pour ne pas perdre son identité, ne pas tomber dans l’oubli. « Jacob, Jacob, Jacob ».

En contrepoint de la guerre, du deuil, de la souffrance, de la rudesse des hommes, de la pauvreté, il y a l’enfance, les femmes, Rachel, Madeleine, elles confectionnent et parfument leurs plats de cannelle, coriandre, paprika, menthe séchée, poudre de rose… à défaut de savoir dire leur amour.

Ces silences autour de l’amour et de la mort se sont transmis de génération en génération, ils résonnent encore dans les prières et les bénédictions que l’on retrouve tout au long du roman.

L’extrait ci-dessus se situe dans la dernière partie du livre. Par une phrase longue, l’auteur fait entendre la douleur du deuil de Rachel, douleur de la perte, litanie inspirée par une prière de la Pâque juive, Dayénou.

Je vous propose de faire une liste rapide dont chaque phrase commencera par « et si… ». Puis d’évoquer ou d’imaginer une personne, un objet, un amour, des mots… dont vous êtes ou avez été privés, vous font défaut ou vous sont inaccessibles. Un manque qui vous fait dire « si… », ma vie aurait été autre.

Puis choisir l’une d’elle et la dérouler en une phrase longue comme une invocation faite à soi-même ou adressée à quelqu’un d’autre, écrite comme un chant, une poésie ou une prière.

Pour donner de l’intensité à votre texte vous pouvez jouer avec les répétitions, les variations, les énumérations. Étirer la phrase, le plus loin possible jusqu’au point final.

(« Et si… » Selon Valérie Zenatti c’est ce qui permet la littérature)

Lecture 

Valérie Zenatti a d’abord écrit pour la jeunesse. Une bouteille à la mer de Gaza (École des loisirs) a été adapté au cinéma en 2012.

Elle est la traductrice d’Aharon Appelfeld depuis 2004.

Jacob, Jacob est son quatrième roman. L’auteure, née en 1970, a mis plusieurs années pour  entrer  dans l’histoire qu’elle voulait écrire. Il s’agit de celle de sa famille juive algérienne. Il y est question d’un pays englouti dont il ne reste pas de traces, seulement les bribes de récits que Valérie Zenatti a entendues au cours de son enfance.

Dans l’album de sa grand-mère, elle trouve la photo de Jacob posant en uniforme, juste avant son départ en Provence pour libérer la France. C’est dans le regard clair et doux de ce jeune homme que l’auteur a trouvé sa porte d’entrée. Donner vie à Jacob, branche coupée dont il ne restait plus personne pour se souvenir.

Après avoir effectué une véritable enquête, elle retrouve son numéro de matricule, le lieu et la date de sa mort. Elle retrace son funeste périple dans cette France dont il ignorait tout, sauf la littérature. Puis l’écriture a fait le reste, en comblant les blancs laissés par les souvenirs effacés.

Le roman commence sur les hauteurs de Constantine, avec « la peur délicieuse » éprouvée par ceux qui empruntent le pont suspendu reliant les deux parties de la ville, nommé aussi « passerelle des vertiges. » L’écriture de Valérie Zenatti plonge dans le vide de l’oubli, creuse le silence laissé par la violence de la guerre, la douleur de la perte, la soumission des femmes à la brutalité des hommes, la souffrance de la pauvreté, le déchirement de l’exil.

Les phrases s’étirent et s’enracinent dans la richesse de cette terre ou se mêlent les mélopées arabes, les prières juives, le français maladroit parlé par les habitants des quartiers juifs et arabes. De la rencontre de ces langues sont nés des parfums, des paysages, des bruissements, des mots dans lesquels vibrent la vie dont Jacob, Jacob se fait désormais l’écho.

A.M-N.

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