Le parcours d’un manuscrit dans une maison d’édition

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Crédits photo: Betweeners

Par Laurence Faure

Nelly Garnier travaille comme lectrice chez Albin Michel. Elle reçoit des manuscrits et rédige des rapports de lecture à partir desquels se décideront en comité éditorial la publication des ouvrages. Nous l’avons rencontrée pour l’interroger sur le parcours d’un manuscrit de sa réception à sa publication. En filigrane, elle nous raconte aussi à travers ce témoignage sa passion de la lecture.

La première fois que nous nous sommes rencontrées, vous m’avez dit: « la lecture est le fil conducteur de ma vie »

Enfant, j’habitais un petit village et j’ai appris à lire très jeune, dès l’âge de trois ans, pour échapper à l’ennui. Par la suite mes parents m’ont offert tous les livres que je désirais et m’ouvraient même des comptes dans des librairies. Je pouvais en disposer comme j’en avais envie, sans contrainte. Jeune, j’avais des lectures très diverses, très libres.

C’est donc une pratique intensive qui vient de l’enfance ?

La lecture est devenue une sorte d’addiction. J’ai toujours rencontré des personnes qui m’ont aiguillée et encouragée dans mes lectures. Je suis venue de Rennes à Paris, j’ai fait hypokhâgne puis khâgne. Avec un groupe d’amis nous nous retrouvions très souvent et partagions une vie culturelle très riche.

Et comment êtes-vous devenue lectrice professionnelle ?

Tout simplement j’ai eu envie d’être lectrice dans une maison d’édition et j’en ai parlé autour de moi. J’ai envoyé un CV à Albin Michel qui m’a contactée et pour qui je travaille actuellement. Au tout début j’ai dû passer des « tests » en donnant mon avis sur quelques manuscrits. Et je suis maintenant en contact avec une dizaine d’éditeurs de cette maison.

Je lis principalement des romans mais aussi des polars, des essais, des ouvrages de développement personnel. Généralement je lis des manuscrits des auteurs maison (des auteurs publiés par Albin Michel) ou des auteurs qui ont déjà été publiés par d’autres maisons d’édition.

Lire pour une maison d’édition, ça veut dire quoi ? Quel est votre quotidien de lectrice chez Albin Michel ?

Je reçois en général une dizaine de manuscrits par mois sous forme de feuillets A4 paginés en double interligne. Ces manuscrits me sont envoyés par différents éditeurs de collection. Je les lis et dans les huit jours je les renvoie accompagnés d’un rapport de lecture pour chaque manuscrit. Je peux lire un livre en une journée. Je ne fais pas de correction sur ces manuscrits. Je lis simplement dans un premier temps, puis je relis et prends des notes et enfin je rédige un rapport de lecture. Cela veut dire rédiger un document d’une ou deux pages en général,  avec d’un part un résumé détaillé de l’intrigue, et d’autre part un avis librement argumenté. Je passe pour chaque manuscrit en moyenne une dizaine d’heures. Pour certains il peut y avoir une certaine pression qui est mise : urgence à lire, ou attente impatiente sur l’avis. Mais ce qui est incontournable c’est que j’écris ce que je pense des manuscrits.

Quel est le parcours d’un manuscrit ?

Un manuscrit reçu par une maison d’édition est tout d’abord sélectionné par un éditeur de collection qui le fait parvenir à un premier lecteur. En fonction d’un premier avis favorable de celui-ci, il y aura ensuite le passage par trois ou quatre autres lecteurs. Il doit en effet y avoir plusieurs avis favorables avant qu’un manuscrit soit envoyé en comité de lecture. Et c’est le comité de lecture, constitué des éditeurs, qui décide de la publication. A ce stade, président et vice-président représentent des avis de poids.

On peut publier des manuscrits qui ne rencontrent pas le grand public, mais passer à côté d’un bon : non ! Je n’y crois pas. Les éditeurs ont l’œil.

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Un manuscrit passe donc d’abord par des lecteurs de la maison. Et si les avis sont favorables il pourra être présenté en comité de lecture ?

Généralement cela se passe comme ça:  d’abord des lecteurs, puis le comité de lecture. Deux étapes différentes.

Qu’est-ce qu’un manuscrit intéressant ?

C’est un manuscrit qui procure un plaisir de lecture : avoir le plaisir « de rentrer dedans », d’aller jusqu’au bout, qu’un courant me porte sur toute la lecture. J’aime la surprise aussi, et avoir ce sentiment de complicité avec l’auteur dès la première ligne… l’importance de la première phrase, de la première page… J’apprécie aussi de trouver un écho dans le roman de mon propre parcours, de mes propres sentiments ou expériences… comme une nécessité de trouver des correspondances mystérieuses entre moi et le manuscrit.

Ce que je tiens également pour important, c’est de savoir manier la langue, d’avoir un style, d’éviter les clichés ou de produire un texte prétentieux. Ce qui m’intéresse dans un manuscrit, même médiocre, c’est la possibilité d’apprendre quelque chose. J’aime entrer dans l’univers de quelqu’un, j’y entre un peu comme par effraction, j’aime ce côté clandestin, et si ce que je trouve ne me plait pas, je ressors. Un livre c’est souvent un style au service d’un univers.

Pour les romans et les polars, avez-vous une préférence de thématiques ? Une préférence sur le rapport qu’installe l’auteur avec son lecteur ?

Je ne me pose pas trop ces questions, il faut que tout s’emboite. Je n’aime pas l’écriture redondante, prétentieuse, qui donne trop d’explications. Je préfère les écritures nerveuses, concises, ramassées mais sans tics d’écriture. Et que les auteurs déjà publiés continuent de me surprendre. Par exemple Christine Angot, Justine Lévy, Amélie Nothomb ont un style, comme une marque de fabrique, une signature que j’apprécie de retrouver au fil de leurs ouvrages.

Je ne suis pas enfermée dans une sensibilité particulière en tant que lectrice. Bien sûr il y a des thématiques qui m’agacent un peu parce que trop présentes dans la production actuelle : le « porno-chic », le biopic et certains livres sur le bonheur et le bien-être… ou encore tous ces livres qui s’inspirent des séries… Mais on peut parler de tout, tout aborder s’il y a au départ un véritable désir d’approfondir une question, un thème, à travers une histoire, des personnages et des dialogues.

Ce que j’apprécie particulièrement d’ailleurs c’est de retrouver la petite histoire dans la grande Histoire. Le récit de personnages singuliers inscrits dans des moments historiques. Voir que chaque personne est le produit de l’Histoire, et comment on arrive à se frayer un chemin à travers elle, comment on traverse les évènements. Par exemple « Un Sujet Français » d’Ali Magoudi, que j’avais repéré comme un livre important, a reçu le prix Goncourt des lycéens !

L’histoire est donc importante pour vous dans une fiction ?

Pas obligatoirement. Le plaisir de la lecture c’est aussi la rencontre de l’univers d’un auteur, de ses fantasmes, de ses obsessions. Je peux être accro à une écriture, un paysage imaginaire, une vision du monde. Par exemple Modiano. J’adore chez lui l’errance, ces téléphones qui sonnent dans des appartements vides, comme s’il voulait revisiter le passé, pour retrouver du plein; comme si cette vie d’ombre il voulait la remplir, donner corps à des fantômes par l’écriture… Et Angot, sa manière obsessionnelle de traquer la vérité. Le blanc, le noir. La justice, la justesse. Chaque auteur a un univers, ce qui m’intéresse, c’est à un moment, d’être complètement dans le trip de l’auteur. Un livre est bon quand j’ai « tripé ». Quand l’écriture est au service d’un univers, là oui, il y a une oeuvre qui donne un sens à notre vie et l’embellit, la transforme.

Par la lecture finalement, j’échappe aux limites, je peux passer de Ellroy à un autre univers radicalement différent, passer d’un siècle à l’autre, d’un auteur japonais à un auteur anglais. Ce qui continue à me fasciner dans la lecture, c’est de m’évader, d’avoir plein de vies. Dès qu’on vient au monde, on découvre qu’on va être confronté à des limites. On parle beaucoup du champ des possibles alors que dans la vie, si on peut on peut refaire sa vie, divorcer, changer de métier, ce sera de toutes façons limité, mais dans la littérature, tout est possible !

Etes-vous tentée par l’aventure de l’écriture, vous qui côtoyez si intensivement des écritures ?

Je ne me suis pas autorisée moi-même à écrire. Dans la tête, c’est resté : écrire, c’est renoncer à la vie… Même si je passe mes dimanches à écrire, j’ai trop besoin de sortir, de marcher, de rencontrer des gens, de parler. J’ai passé un tiers de ma vie à lire, alors déjà j’écris sur ce que je lis !  Et puis je pense à la discipline que l’écriture demande, je pense au temps nécessaire, au fait de renoncer au temps de la lecture, d’arrêter de sortir, se confronter à sa part d’ombre… même si ma vie a été un roman – comme tout le monde finalement -, autant, lire me permet de sortir de moi, autant écrire me paraît me ramener trop à moi ou à ma vie.

Alors je privilégie la lecture parce qu’à chaque fois c’est une aventure ! La littérature m’a sauvé de l’ennui et de l’adultère… Il y a quelque chose d’intime dans l’écriture : le pari de raconter quelque chose qui n’est pas racontable, quand dans la vie il faut parfois des mois ou des années pour parvenir à quelque chose ! Par la lecture, on a accès aux pensées secrètes des autres. J’étais dans une famille où il y avait beaucoup de non dits, il ne fallait pas parler devant les enfants. Dans les livres, il n’y avait pas toutes ces barrières. Par la lecture, enfin je pouvais savoir ce que les autres pensaient, ce que les personnages pensaient, j’avais accès à tout ce qu’ils avaient dans la tête. Et j’aime partager ce pari. Celui de raconter « ce qui n’est pas racontable ».

Propos recueillis par Laurence Faure

Laurence Faure est comédienne, formatrice, coach et animatrice d’ateliers d’écriture chez Aleph-Ecriture. Dans les stages qu’elle propose, elle s’intéresse particulièrement au conte et à l’écriture théâtrale.

Crédit photographique pour la photo de couverture: Cyg Harvey

 

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