« Une femme au téléphone » de Carole Fives

Une mère, la soixantaine, téléphone à sa fille. Souvent. Longtemps. Pour parler, parler d’elle et d’elle seule, parler seule et dire tout – même ce qui ne se dit pas de mère à fille.

Sans aucun filtre, donc, elle dévide ses enthousiasmes, ses regrets, ses colères, ses peurs… A l’autre bout du fil : sa fille (et nous, lecteurs), réduite à une oreille distraite, inquiète ou excédée. On n’entend pas ses réponses mais on les devine à travers cette succession de monologues maternels. De même que se dessine, peu à peu, le paysage affectif de la protagoniste : Charlène (c’est le prénom de la femme qui téléphone) a donc une fille, écrivain, célibataire et sans enfant, et un fils, marié, père de famille (« Espérons qu’ils ne nous en mettent pas un troisième sur le feu ! »)

Leur père a été le seul homme qu’elle a aimé, mais « cette sale bête » l’a abandonnée. Elle vit seule avec sa chienne dans une maison vide et « glacée ». Elle a cependant un gentil voisin, « Nini », qui s’occupe de la chienne quand elle, Charlène, n’est pas là. Et une bonne copine, Colette, avec qui elle va au concert crier et chanter devant Arno – quand elle ne la trouve pas vieux jeu et insupportable.

Extravagante et border-line, elle nous fait rire : « Je suis une artiste moi, j’aurais dû naître dans une famille d’artistes. J’étais hypersensible, j’étais pas faite pour naître chez ces cons. » Tout ce qu’elle dit, elle en est sûre, va aider son écrivain de fille : «  Je te donne autant d’histoires que tu veux, cent, mille, on va s’associer, tu veux bien ? Moi je m’en fiche de la gloire. Je vais te faire une banque à histoires (…) Si ça se trouve tu vas te mettre à gagner plein de sous ! » Abusive et maître chanteur, elle nous fait serrer les dents.

Cependant cette femme au téléphone nous étreint le cœur. Car c’est aussi une femme seule à l’aube de la vieillesse, à qui on vient de découvrir un cancer, qui se retourne sur sa vie passée et n’y trouve pas de quoi accepter de s’arrêter là (« J’ai eu des moments de bonheur dans ma vie, mais très courts. »). C’est une mère terrifiée à l’idée que ses enfants ne l’attendent plus, ne l’écoutent plus, n’ont plus besoin d’elle. C’est une femme déjà « âgée » qui aimerait redevenir une petite fille qu’on aimerait.

Une prouesse technique, et un livre décidément très touchant.

Juliette Rigondet

Une femme au téléphone de Carole Fives (L’Arbalète Gallimard, décembre 2016)

Juliette Rigondet est journaliste, notamment pour le magazine « L’Histoire », et auteure. Elle a publié en 2016 « Le Soin de la terre », un récit littéraire aux Éditions Tallandier. Elle anime des ateliers ouverts en librairie, et des formations à Aleph-écriture, dont: Oser écrire. Son prochain module se déroulera à partir du 23 avril à Paris. Son prochain atelier ouvert : le 21 mai à la librairie « Comme un roman ».

Partagez cet article!

Vous aimerez aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *