Vos textes à partir de l’Annonce de Marie-Hélène Lafon (2/3)

Il y a 15 jours, Pauline Guillerm vous proposait d’écrire à partir du  roman de Marie-Hélène Lafon « L’Annonce » (Editions Buchet-Chastel, 2016). Parmi de nombreux textes reçus, nous en avons sélectionné 24 ! Publiés en trois fois, en voici 6.

Merci à tous de votre enthousiasme ! L’Inventoire vous souhaite un bel été et vous retrouvera en septembre pour de nouvelles propositions d’écriture ! 

Crédits photo: D.Pétrès

Marie-Isabelle PIEL

Une jolie révolution

 

Après l’agitation de la journée et le ballet incessant de tabliers blancs et roses que nous avions connu autour de nous, je savoure le silence de la nuit. J’ai tout de suite aimé cette petite chambre dont le bois clair et le blanc des murs invitent à la quiétude. Depuis que tu es entré dans mon existence, je me sens comme extraite de ma vie et du monde. Tu es là, à mes côtés. Plus rien ne compte. Je te découvre et je ne veux pas en perdre une miette. Je m’enivre de ton odeur, nouvelle et délicieuse. Je sens la douceur de ton souffle sur mon visage et tressaille de joie à chacun de tes mouvements, aussi subtil soit-il… Admiration. Fascination. Exaltation. Je savoure chaque instant de cette nouvelle vie qui commence… Nous étions deux, nous sommes désormais trois… Quelle jolie révolution. Je voudrais crier à la terre entière que tu es arrivé dans ma vie, leur dire mon bonheur nouveau et sans limite. Le monde semble si indifférent : dans la nuit noire, le feu tricolore du carrefour le plus proche de la clinique continue de passer invariablement du rouge au vert, et du vert au rouge… Il est quatre heures trente… des vies se croisent : les derniers fêtards rentrent chez eux, les ouvriers de l’équipe du matin arrivent sur le parking de l’usine d’en face pour prendre la relève de leurs collègues. Un premier bus passe… Et au même moment, je suis ici, avec toi… Toute entière dans ce peau-à-peau…

M-I.P.

 

Marie José Gilardi

Je  n’aime pas les gares. Celle- ci ne déroge pas à la règle. Elle accentue mon malaise, ressenti dans le train à la vue des paysages, l’horizon qui se faufile entre les terrils faméliques et tonsurés. Quelque chose qui s’accroche dès l’arrivée en ville, ce mouillé, cette bruine qui s’infiltre déjà. Des silhouettes qui se faufilent en ce mois de juin, insensibles à cette humidité, à ces gris, luisants au creux des pavés, plombant la brique qu’ils noircissent.

Des maisons longues à n’en plus finir, accolées les unes aux autres, de guingois comme prêtes à tomber. De hauts murs de brique, coiffés de pignons.  Peut-on vivre là enchâssé entre ciel et terre ? La ville semble tenir à distance, au fil de ses étroits trottoirs aux petits pavés brinquebalants ; le talon bute, s’accroche, prêt à casser ; les pas comme empêchés. Je suis en Flandres, pays des frontières malmenées, la ville en porte les stigmates accrochés à ses façades. D’où est-elle ? D’où vient elle ? La vieille ville et son dédale de ruelles viennent buter sur des rues piétonnes, les enseignes s’y disputent le mètre carré, j’y retrouve tous ces noms familiers. Est-ce sous l’effet de mon regard apaisé, que les senteurs me parviennent, les senteurs chaudes, sucrées des croustillons, ces beignets ventrus ou celles de ces frites pâles et lourdes qui s’offrent avec un soupçon de mayonnaise ?  Je pense à ces peintures flamandes, si sombres, si loin de moi jusqu’à ce que j’y découvre avec bonheur la sensualité des chairs rebondies, jouissant dans la pénombre. On est en juin, on pourrait croire novembre. Faut il se fier au temps ? Et croire là à des lendemains qui chantent ?

M.J.G.

 

Nicole Porterie

Boussole

 

Elle marche. Le flot des voitures est continu. Elle a mis du temps à  admettre qu’il ne s’arrêtera jamais. Tout le monde semble faire avec.

Cette formule banale, elle la comprend  maintenant. Faire avec, c’est accepter le bruit, accepter le monde, la course après un bus. Ces débuts se résument simplement : elle a mal à la tête. Avec ses nouveaux camarades, elle se sent à l’étranger. Eux semblent être chez eux. Ils rient facilement aux éclats, s’installent naturellement à un bar, commandent négligemment un café. Ils parlent de films inconnus d’elle. Elle ne va pas avouer qu’elle meurt de rire à «La Grande Vadrouille» ! Les filles marchent vite, un sac balancé sur l’épaule. Toutes savent où elles vont. Une a parlé de « babysitting ». Osera-t-elle ? A qui faut-il s’adresser ? Faire avec, c’est surtout faire sans le gros ventre des vaches dans les soirs dorés, sans le « tic tic » des trayeuses, sans les taquineries de son frère au désarroi mal caché quand elle est montée dans l’autocar. Que fait-elle ici ? Que font-ils là-bas maintenant ? Un jour, un homme frêle s’installe sur l’estrade. Il parle de Stendhal, auteur au programme. Sa parole est douce, précise. Il faudra relire «Le Rouge et le Noir». Elle s’accroche, ne s’accorde pas l’ombre d’une distraction. Son stylo court, fidèle ami. C’est une rampe, elle s’ y cramponne. Prendre des notes, recopier des passages qu’elle trouve beaux, ça elle sait faire.

Julien, elle le connait. C’est en surveillant le troupeau, sa chienne Marquise appuyée contre son mollet, qu’elle l’a rencontré. Ça va aller…

N.P.

Crédits photo: D. Pétrès

Odile Jarrier

Circulations

Un rêve, La Promotion dans une grande cité du Nord. Bien sûr, certaines réserves, elle laisse sa ville robes légères, sandales pour une ville imper, pull et parapluie. Elle explore cette nouvelle géographie  avec quelques hésitations.

Architecture sévère, pas de couleurs éclatantes, le rideau pluvieux gomme toute originalité.  Elle est portée  par les voix rugueuses, les froides intonations, la rigueur est présente dans le fond sonore, pas de klaxons agressifs, d’interpellations bruyantes, de rires, de sourires.  Les odeurs de froide humidité pénétrante n’arrangent rien.

Rythme inhabituel, pas de flâneries, gestes mesurés, la raideur est de mise, pas de bousculades, les costumes-cravates sont concentrés, pressés. Même les chiens marchent droit ! Quel manque de fantaisie !

Elle continue les déambulations, nez au vent, pour aller au-delà de ses premières impressions, sans doute trop catégoriques …

Un rayon de soleil  traverse les nuages, elle découvre des échappées brumeuses vers le fleuve,  les nuances sobres, camaïeu de gris des façades, les toits dégoulinants resplendissent. Superbe, une silhouette arbore un grand parapluie rouge. Note décisive, elle décide de se poser.

Son regard flotte entre souvenirs et avenir, elle réalise que sa Promotion sera peut-être une Mutation ….

O.J.

 

Philippe Beon

Il vient de dépendre sa crémaillère. Quelque chose de bruyant, festif, tardif, alcoolisé qui le mène aux premières lueurs du matin.

Déjà, un nouveau jour l’accueille. Il n’a aucune envie de dormir. Sans plus réfléchir, il décide de faire un saut à son nouveau studio. Celui-là, il l’a acheté. C’est même le premier appartement qu’il achète. Il file à vélo dans les rues silencieuses d’un dimanche parisien, grimpe les escaliers quatre à quatre, le cœur battant, sort son trousseau de clés, entrebâille la porte, jette un œil furtif comme s’il découvrait une terre étrangère.

Les travaux sont juste achevés. L’appartement exhale encore des fragrances mates de peinture et d’enduit. Des raies de lumière dorée entrent en diagonale, illuminent l’espace.

Voilà son territoire.

A cet instant, il ressent que tout est possible, qu’une nouvelle vie est à inventer dans ce vieil immeuble du Marais. Il marche de long en large, esquisse une valse solitaire, regarde les toits de la ville, s’imagine des lendemains qui chantent. Lundi, il amènera ses meubles, un lit, un canapé, une table basse. Pas plus. Il voyage léger. Jusqu’à maintenant, il s’est senti l’âme nomade. Et c’est cela qui le trouble. Avoir cet espace pour lui seul. Créer quelque chose de nouveau dans ce vide.

Il ouvre les fenêtres, entend au loin les cloches dominicales. Et puis la clameur éraillée de goélands argentés emplit le ciel d’été.

Soudain, il se sent comme un commandant de navire prêt à appareiller.

P.B.

 

Philippe Mangion

Le Vieux-Boucau, en cette saison, ne présentait que des maisons aux volets clos donnant sur de grands parkings déserts. L’océan était invisible, caché par la dune. Fadila racontait avec excitation ses anecdotes d’enfance, reconnaissant les lieux à mesure de notre progression. J’imaginais le cirque, la fête foraine, les bals, les familles, les cris, les embouteillages et les orages.

Nous gravîmes la dune à pied. Au sommet, je pris la vision de l’océan en pleine gueule, comme un enfant qui voit la mer pour la première fois. Un sentiment de puissance infinie s’en dégageait. Sur quelques pas, je découvris l’immense surface blanche, brillante, aveuglante, le corps à corps du sable et de l’eau, dont la ligne de front au loin s’effaçait. J’en ressentais les vibrations, les grondements, les frottements.

Fadila s’était avancée seule sur la dune. Une longue chaîne courbe, formée de l’empreinte de ses pas, la rattachait à moi. Je la remontais, comme une embarcation en détresse tractée par un navire de sauvetage. Dans l’immense étendue que nous couvrions du regard, seuls un promeneur et son chien étaient visibles. Si loin qu’en réalité je ne distinguais que deux points en mouvement. L’un s’écartait de l’autre puis s’en rapprochait à nouveau, mu par un invisible bâton. La scène, progressivement, m’apaisait.

C’était donc le lieu où Fadila avait décidé de me voir guérir, ou peut-être mourir.

P.M.

Partagez cet article!

Vous aimerez aussi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *