Vos textes à partir de l’Annonce de Marie-Hélène Lafon (3/3)

Il y a 15 jours, Pauline Guillerm vous proposait d’écrire à partir du  roman de Marie-Hélène Lafon « L’Annonce » (Editions Buchet-Chastel, 2016). Parmi de nombreux textes reçus, nous en avons sélectionné 24 ! Publiés en trois fois, en voici 7.

Merci à tous de votre enthousiasme ! L’Inventoire vous souhaite un bel été et vous retrouvera en septembre pour de nouvelles propositions d’écriture !

Crédits photo: D. Pétrès

 

Dorothée Chaoui

L’instant d’après

 

Jambes allongées, dos droit contre les oreillers, elle ferma les paupières. Un sourire béat se dessina sur son visage, les dernières heures avaient été intenses.

Cela faisait dix minutes à peine qu’on l’avait raccompagnée dans sa chambre. Qu’on les avait raccompagnés dans leur chambre. Elle allait devoir s’habituer à ce pluriel. La lumière crue rendait le mobilier encore plus sommaire. Un lit aux draps jaune pâle brodés d’un mince fil rouge, une petite commode et un fauteuil vert d’eau à l’assise affaissée : ses compagnons de chambrée des prochains jours. Les bruits du couloir – claquements de portes, éclats de voix, sonnettes sans fin – étaient assourdis par la porte épaisse.

De tout petits pleurs lui firent ouvrir les yeux. Son fils se réveillait. Son fils. Né il y a moins de deux heures, si fragile. Ce visage ignoré encore il y a quelques instants, déjà si familier. Étrange sensation, un mélange de déjà vu et d’inconnu. Un petit être aimé intensément pendant plusieurs mois sans en connaître les traits et le doux visage, et pour lequel son amour avait littéralement explosé au premier peau à peau. Elle s’assit au bord du lit, se pencha pour le prendre dans ses bras. Un peu maladroitement, elle guida sa bouche vers son sein. Il était si léger. Elle sentit son corps chaud blotti contre le sien, confiant.

Cette chambre sans âme lui parut soudainement accueillante. L’amour et la tendresse habitaient tout l’espace. Pour la première fois, plonger vers l’inconnu la sécurisait.

D.C.

 

Bénédicte Mezeix

Je n’avais jamais connu le froid avant, le vrai. Je me l’étais seulement figuré. Mais cette morsure cinglante, celle qui à ce moment précis perforait ma chair frigorifiée de ses crocs acérés, était inimaginable. Au froid s’ajoutait la nuit, très longue en cette saison dans le Golfe de Finlande. La vieille Gigouli tressautait sur la route défoncée par le gel et les débâcles successives. Petit à petit, nous laissions derrière nous les blocs staliniens blafards pour des façades sculptées.

Chaque ville est un corps. Piter était intrinsèquement sibyllin. Depuis le 12 juin, Petrograd n’était plus, Leningrad s’était tu et Saint-Pétersbourg reprenait enfin ses droits sur les esprits obtus. Le cœur de Pierre revenu. Assise là, derrière la nuque du chauffeur aux lèvres scellées, je compris que j’étais sur la voie de ma raspoutitsa : le bourbier d’où je devrais faire naître la lumière.

Apprendre à faire avec.

Avec ce ciel sale et blême donnant aux façades le teint maladif et cireux d’un Vronski rongé par le désamour et rester de longues heures à son chevet, le long des canaux herbeux. Me laisser happer par cet amant débraillé un brin vaniteux, aux splendeurs légendaires sacrifiées sur l’hôtel de la Révolution ; Venise du nord, plus cruelle, plus exigeante, plus maudite, que sa parente italienne. Des canaux sans gondole, trois cents ponts repus de soupirs, où les perspectives sont des avenues sans fin. Et puis inlassablement, lécher sa langue dentale, gutturale, aux inflexions de kalachnikov jusqu’à ce qu’elle devienne mienne.

B.M.

 

Chris

Location, première semaine.

Très belle entrée en matière placo-plâtre, moulures d’époque récente blanc maculé, c’est propre, c’est beau. Cagibi syndical où déposer chaussures, manteaux et sacs à main.

A droite, la cuisine dimensions kitchenette, une personne maximum, équipée au gaz on le devine à l’odeur. Extincteur accessible, VMC aux fenêtres un peu grasses quoique fonctionnelles.

Sur la gauche le coquet salon-chambre, 4 mètres par 3, parquet d’origine, termites intégrées, odeur de sous-bois et fruits rouges tendance mûre-cassis, belle finale en bouche plutôt persistante de champignons frais.

Electricité vintage au voltage d’une autre ère, ampoules de 40 watts sinon c’est l’incendie.

Au dessus, début de saison des footballeurs de salon, Mila 4 ans et Timothée 6 ans. Mila mène d’un vase cassé à rien. Tim a tenté d’égaliser par des pleurs incessants. Papa a crié, match nul.

Fenêtre sur cour avec vue imprenable sur l’immeuble d’en face et les charmantes jumelles du 3ème, modèle camouflage certifiées par l’armée, grossissement 50 fois, pointées en permanence sur mon intimité.

Au rez-de-chaussée, la mère Michel qui a perdu son charme crie par la fenêtre ses maux de vivre à notre concierge cleptomane qui a un don pour différencier au touché dans nos plis, la vaine facture du courrier du cœur dont elle est très friande.

Derrière le canapé-lit-table, une porte encastrée mène aux sanitaires. Humidité acceptable, plombier introuvable, délit de fuite probable. On se faxe de profil dans l’espace exigu, on escalade en équilibre précaire le trône resté de marbre et on évite la glissade vers le trou marronnasse.

Une fois la tête passée par la fenêtre hublot, perché sur la lunette et en chaussant les siennes, on se délecte enfin de la vue imprenable sur la tour tant convoitée.

Paris je t’aime !

C.

 

Claire Le Goff

Rentrée

Lundi 6 septembre, 8h42 : je suis en retard. Premier jour au collège et déjà du retard. Tous sont installés dans la salle de classe, dont les  murs sont jaunis. Assis à sa table, le professeur principal a commencé à faire l’appel. Je le vois de profil. Il a les cheveux gris, le nez busqué. Il porte une veste de costume bleue. Son cartable de cuir marron est posé à sa gauche. Il se tourne vers moi, jette un œil sec ‒ dont je ne sais s’il m’accueille ou manifeste un reproche ‒ sans interrompre l’égrenage des noms tapés sur sa liste d’élèves. Dans l’encadrement de la porte, mes deux pieds sont collés. Incapable d’avancer, je suis un lapin dans les phares. Je considère la classe, le groupe à affronter, toutes les têtes, les connues, les nouvelles, dans un mouvement large qui ne permet d’identifier personne, et parmi elles, dans le flou général, une image se précise, un visage comme il n’y en eut jamais, sa tête à lui, sa tête à lui nettement, tout au fond de la classe. Il a un large sourire, et des yeux longs de chat sous la chevelure épaisse. Deux fossettes lui font des étoiles au creux des joues. Insolent au premier jour d’école, il fait claquer le dossier de sa chaise contre le mur du fond, les genoux posés sur le bord de la table, tête projetée en arrière, riant de toutes ses dents, dont les deux de devant ne se touchent pas, se laissent de la place. Toujours se balançant, riait de ses grandes dents, il lève haut la main quand le professeur appelle son nom, un nom que je ne comprends pas d’abord, une sorte de charbovari dont je ne saisirai le sens que plus tard, lorsque je l’entendrai pour la deuxième fois.Me sortant de mon trouble, la voix du professeur résonne à mon endroit.

– « Marie Vicard? »

J’esquisse un pas.

C.L.G.

Crédits photos: D. Pétrès

 

Janie Den Boer

Marché aux puces

Elle l’aurait suivi au bout du monde alors pourquoi pas aux Puces puisque c’était son métier ? Elle avait imaginé une flânerie tranquille, main dans la main… Il fallut se lever aux aurores, s’affubler de vêtements passe-partout, de chaussures plates.

Il lança: « Vite ! On part à 5h ! ». Un coup de peigne, une tasse de café brûlant, un bout de route déserte puis le parking caillouteux. Des formes encapuchonnées, sortaient des voitures. Elle dormait debout.

Soudain, il était autre, ton sec, gestes rapides: « Traîne pas! T’as ta lampe? Si on se perd, 9h au bistrot. ». Elle avait le sentiment de ne plus exister. Il filait déjà. Il fallait arriver avant les autres, « au cul des camions », jouer des coudes, jauger d’un coup d’œil meubles et objets déchargés en hâte par des hommes débraillés et moustachus.

On la bousculait, sans un regard. Tous se connaissaient: « Salut, ça va! », des jurons parfois « Putain, j’l’ai loupé, un truc pas possible. » Les faisceaux des lampes de poche balayaient un tableau, cernant le détail d’un paysage, le regard hautain d’un portrait. « Combien? »  Les mains saisissaient, reposaient. Le porteur de lampe s’éloignait ou restait  à marchander. D’épaisses liasses sortaient des poches, changeaient de main.

Elle caressa la joue d’une poupée de porcelaine. Subitement, on la poussa, une main agrippa le bébé rose, retroussant la perruque puis le jupon, à la recherche d’une marque. « Eh, la p’tite dame, si ça vous intéresse, fallait pas la lâcher! ».

Elle s’agaça de cette atmosphère fiévreuse, de ces gens lancés dans une chasse à l’objet qui les absorbait si totalement..

Quand le jour se leva, précédé d’un souffle de vent frais, alors qu’elle s’attardait à lire des cartes postales, à feuilleter un livre ancien, il arriva : « Grouille! On y va! »

J.D.B.

 

K.G.

La péniche

On appelait cet endroit « la péniche ». C’était le centre névralgique de la prestigieuse institution. Au milieu se tenait le double banc en vieux bois couleur miel, lustré par les fesses prestigieuses d’étudiants devenus hommes politiques. Le carrelage en mosaïques achevait de démontrer que l’on n’était pas dans une vulgaire faculté construite au 20e siècle.

Elle fut frappée par la quasi-absence de laideur parmi les étudiants. Elle comprit que l’argent avait même le pouvoir de réduire les effets de la malchance qui attribue à certains un nez trop grand ou des dents de travers. Dans son monde au contraire, de jolies filles arrivaient à force de coupes de cheveux ratées, d’alimentation anarchique ou de chagrin à devenir laides.

Elle ne voulait pas trahir. Elle décida de porter comme un étendard son mauvais goût vestimentaire ; elle était suffisamment belle pour cela. Et de ne pas chercher à se débarrasser de son accent du sud. Ne jamais avoir honte : Annie Ernaux, très peu pour elle.

Elle était forte, forte du rire de sa mère qui pensait naïvement que le bonheur n’avait rien à voir avec la réussite sociale ; forte de cette intelligence donnée comme par une bonne fée et qui lui avait permis d’atterrir dans cette grande école.

Ils étaient distingués, elle était solaire ; ils étaient privilégiés, elle était heureuse.

Alors, à l’endroit  même où elle devait faire l’expérience de son infériorité, elle jouit d’un étrange sentiment de puissance.

K.G.

 

Jacques de Turenne

 

Tu marches dans la rue nocturne d’une ville inconnue — décalée de ses seuils de ses fenêtres de ses lampes obliques du chuintant des roues du grignotement des parcmètres à tête d’insecte ; oubliée des chahuts de ceux qui y vont par deux ou s’égrappent aux terrasses — sous tes pieds inédite. C’est un inconfort léger, pas de quoi nommer vraiment, rien pour faire signe. Un halo — une accentuation ténue du relief — un soupçon acidulé — les choses ne t’atteignent plus de la même manière, de multiples échos brefs décalquent tes pas : ne pas se retourner — parler fort — un « bruit de fond ».

Tu fais ça.

Tu inclines un peu la tête pour passer inaperçu, in extremis échapper à ce qui suinte, mais c’est si léger encore, subreptice et légèrement tactile comme un infime souffle d’air moisi — le passage humide entre deux façades indifférentes d’immeubles pierreux, après la plaque d’ombre aux contours verdis et son odeur âcre d’urines mêlées — après les éraillures de feulements griffus — les chats s’étrillant dans le noir puant — après la cour vérolée de poubelles où la pluie fine frotte sa soie.

Tu passes.

Tu glisses peu à peu dans l’entre-deux du soupçon et de l’arrachement à l’ancienne quiétude, quand tu étais articulé à des paysages sûrs où tu serrais ton lieu comme un galet dans la main – par l’approbation muette d’y être bien rassemblé.

Alors

L’entaille glacée d’un frisson ébroue les lambeaux de sommeil collés aux paupières, crève ta tête nue — disperse les limailles du rêve.

J.d.T.

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