Vos textes à partir de Martin Suter « Le temps, le temps »

Il y a 15 jours, Alain André vous a proposé d’écrire à partir du roman de Martin Suter « Le temps, le temps » (2012 et Christian Bourgois, 2013). Nous avons sélectionné 5 textes parmi tous ceux que vous avez bien voulu nous envoyer ! Merci à tous de votre belle participation !

 

Julie BRIAND

Le réveil sonne à 6h15. Elle se lève, se douche, s’habille, se coiffe, se parfume, prend un café, claque la porte en partant. Une machine parfaitement huilée et minutée. Elle prend le train de 6h54, premier wagon, s’assoit à côté de la fenêtre, à droite, sa place préférée. Elle reconnait quelques fidèles à ce wagon, à cette heure précise, à cette direction précise, vers Montrouge. Silence parfait, toutes têtes baissées, recueillies vers un téléphone, un journal, un livre. Elle sort son miroir de poche pour, comme chaque matin, se maquiller légèrement.

C’est alors qu’elle voit, ou plutôt qu’elle ne voit pas. L’image n’est pas celle qu’elle attend. Un changement s’est opéré.

Pourtant tout est en place : son nez droit, sa bouche trop fine et pâle, ses joues creuses, ses cernes, ses yeux un peu tristes, ses sourcils drus, ses légers sillons sur le front. Un ensemble cohérent et familier mais qui pourtant n’est pas elle. Quelque chose manque, ou est en trop, indéfinissable. Peut-être cette lueur nouvelle dans les yeux. Elle est soudain étrangère à elle-même, au milieu de cet océan d’habitudes.

Elle regarde son voisin avec insistance, elle a besoin de son aide. Avec leur centaine de trajets en commun, il pourrait remarquer. Si ses yeux s’attardent sur elle plus de trois secondes – une éternité – le changement serait confirmé.

Il lève la tête enfin, leurs yeux se rencontrent, la tête retombe. Trois secondes.

J.B.

 

Janie Den Boer

 

Jambon-beurre

En entrant dans le parc, elle vérifie que sa place est libre, sur le banc d’un vert passé. En face, la statue toujours impassible malgré le pigeon installé sur sa perruque de bronze. Les moineaux piaillent dans les buissons pointillés de baies rouges. Rien n’a bougé et pourtant elle se dit que quelque chose cloche.

Elle a posé son sac, pas trop près, histoire de décourager ceux qui pensent s’asseoir pour taper la converse. Pas question d’échanger des banalités. Elle retrousse ses manches pour accueillir la caresse du soleil. Vu du banc, à cette heure chaude de la journée, c’est comme un film au ralenti. Les gens défilent sans un regard pour elle. Elle les détaille soigneusement, à l’abri de ses lunettes très noires. De quoi cacher le regard et aussi les marques de fatigue.

Elle les connait tous.Tiens, le cadre a l’air plus soucieux qu’à l’habitude, il passe une main distraite son crâne dégarni; le couple d’amoureux s’embrasse d’une bouche avide sans cesser d’avancer; la fille en short ultra-court, cigarette au bec, va son chemin, portable à l’oreille; la jeune mère excédée, répond à un interlocuteur invisible, tire de l’autre main un marmot braillard…arrive ensuite un type moins pressé, la cinquantaine, chaussures fatiguées, cheveux gras. Elle l’a déjà vu. Il doit avoir une occupation dans le quartier. Des gosses déboulent à grands cris, plongent dans les buissons, la mère suit en protestant…

Jusque là, rien de neuf, autant s’alimenter. Sans quitter des yeux l’allée poussiéreuse et le massif de buissons hérissés, elle sort le sandwich de son sac. Zut, elle aurait dû éviter le jambon-beurre. D’autant que le beurre est inexistant. Une escadrille de pigeons atterrit dans un grand froufrou. Elle mord dans le pain… pas vraiment frais,

Mais qu’est-ce qui cloche? Elle s’arrête subitement de mâcher…

J.D.B.

 

 

Laure Nghiêm

 

Tous ces mois écoulés, rien de son vacarme intérieur n’était venu voiler sa pugnacité. Elle avait cherché, elle avait creusé. Toujours à la même place, calée contre le platane du café, elle avait raviné son chagrin au point de cesser toute activité salariée. Des dossiers contentieux l’attendaient. Elle s’en souciait peu.

Ses doigts jaunis écrasèrent le mégot dans son verre. Il y flotta dans une petite flaque grisâtre, exhalant cette odeur froide de tabac qu’elle détestait. Elle éteignait souvent ses cigarettes de la sorte, dans un verre ou dans une bouteille dont elle arrachait méticuleusement l’étiquette. C’était sale. Elle le savait mais elle recommençait, comme tous les jours de l’été où elle venait siroter son kir à la même heure, voulant l’observer lui, qui balançait incessamment sa tête. Il était arrogant, sa gesticulation était hautaine, ses rires offensaient le babillement des feuillages. Mais il y avait quelque chose de changé.

Elle demeurait là le souffle court, le regard mi-clos, les muscles tendus. Des paroles voisines  tombaient sous le roulis de ses paupières, tandis qu’elle restait obstinément mutique dans le bruissement du vent. Qu’est ce que ça pouvait bien être pensait-elle ?

Soudain jaillit une évidence qui la tint plus immobile que jamais. Elle  fixa de nouveau cet homme, intensément. Il y avait un je-ne-sais-quoi qu’elle n’aurait pas su décrire, un je-ne-sais-quoi qui vint fracasser son paysage. C’était ça. Elle en était certaine.

Le ressac immuable de l’horloge frappait le temps. Mais demain, demain, ce ne serait plus comme avant.

L.N.

 

Marion Gourdin

 

Chat !

La porte grince, de ce léger crissement habituel, tirant de sa flemme le colocataire engourdi sur le sofa. Le matou frotte le velours de son pantalon, l’imprègne de son odeur ; rituel de bienvenue qui laisse son maître sceptique. Il lui semble entendre chaque fois miauler « je t’attendais, caresse-moi, nourris-moi, aime-moi… quand je le veux ». L’effleure du bout de la chaussette avant de l’étreindre comme un enfant. Chat belliqueux. Ce soir il s’en étonne. Quelque chose le chiffonne.

Pose sa canne sur la maie. Tout ici a sa place, rien ne doit être déplacé. Se sent préoccupé. Trois enjambées pour rejoindre la chambre, l’encadrement de la porte à bout de phalanges. Il aime sentir la fraîcheur de la nuit qui s’invite par la fenêtre, refoule l’odeur de la Javel depuis la salle de bain. La porte est pourtant bien fermée. Comme chaque soir, il contemple de la paume de la main le lit parfaitement dressé ; cherche la commode. Palpe, déplie, renifle. Sent bon le linge propre et repassé. Le frais le rassure, la couleur qu’il imagine l’illumine. Chaque fois dans une même candeur, la même splendeur.

Nicole, son ange-gardien, est bien passée. Ménage, linge, petites attentions. Soupir de satisfaction ; sursaut d’hésitation. Son sixième sens a tiqué. Comme un pressentiment, un-je-ne-sais-quoi dans l’air.

Tourne, vire, titube, se cogne dans tout son noir, contre les meubles, les murs… le chat. Respire, transpire. Perçoit une odeur. Aigre. Celle de la pisse, sur la moquette du salon !

Il se passe quelque chose.

M.G.

 

 

Véronique Hallo

 

Ce sentiment désagréable qu’une chose n’est pas à sa place.

A première vue le salon est tel que je l’ai laissé ce matin, au moment où, comme chaque jour ouvré, ma mallette d’ordinateur coincée sous le bras droit, la cigarette à la bouche attendant d’être allumée, mon semblant de petit-déjeuner entamé dans la main gauche, j’ai refermé la porte à clef.

Mais depuis que je suis rentré, après m’être délesté de mes souliers et dans un même mouvement de la mallette sur le fauteuil crapaud de mon père, mon regard ne cesse de parcourir le salon à la recherche de ce qui cloche, un peu comme je m’éreintais à trouver la dernière des 7 différences du jeu de mon enfance.

On est jeudi, la femme de ménage est venue, Nicole je présume, sinon l’agence m’aurait prévenu et de toutes façons, ce n’est pas ça, c’est bien Nicole, le ménage est parfait comme à son habitude. Non, une chose n’est pas à sa place, ou une chose est intruse peut-être, en tout cas, ce sentiment désagréable ne me quittera pas malgré mes deux drink déjà enfilés.

A part l’agence, mon frère est le seul à avoir la clef. Mais il ne risque pas de venir ici, cet égoïste qui n’est jamais convenu que je pouvais lui être apparenté ! Quand je lui ai laissé ma clef, au décès de Papa, c’est bien parce que le docteur s’inquiétait sur mon état de santé et je ne voulais pas qu’il arrive à mon chez-moi ce qui s’était passé à la découverte du corps de Papa. Tous ces étrangers ! Je préfère que ce soit mon frère qui se charge des constatations au cas où … à l’époque je n’avais pas d’autre double, je me chargeais moi-même du ménage, ne concevant pas que quelqu’un soit plus soigneux que moi.

V.H.

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