Vos textes à partir de « Mémoire de fille » d’Annie Ernaux

Il y a 15 jours, Alain André vous a proposé d’écrire à partir du texte d’Annie Ernaux, Mémoire de fille (Éditions Gallimard, 2016). Nous avons sélectionné 2 textes en réponse à cette proposition. Merci à tous de votre participation !

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Photo: Stephen Soore

Elise Vandel-Deschaseaux

Me cacher dans cette grange nue de paille sans jamais revenir là où je vis. Je suis pourtant déjà revenue et n’en n’éprouve aucune gêne, aucun plaisir – aucun sentiment ne doit sortir. Des petits bruits qui disent comme la porte grince, qu’elle se lamente avec le visiteur de me voir rentrer si tard, de ne m’avoir pas suffisamment traquée et d’avoir peut-être oublier de me laisser vivre, un jour, enfin.

Garder ma tête dans l’oreiller et recouvrir mon corps de la couette trop chaude pour ce mois de juillet adolescent qui rime avec joie, jouir, jus… N’entendre que les pulsations de mon cœur trop vivant pour sa boîte étroite qui produit un écho sourd ; qui retentit dans mes bras, ma tête, mon ventre, mon sexe, mes seins… Et fait trembler mes mains.

Je sais entendre les pas qui se rapprochent à demi feutrés, je calque mon souffle sur le tic-tac du réveil bruyant, je n’allume surtout pas la lumière et je bourre mes vêtements et mes chaussures sous mon lit. Une vérification impromptue dérange les murs de ma chambre. Les traitres me le susurrent bien trop tard.

Comment m’effacer encore alors que la vie tambourine en moi ?
Comment taire les soupirs profonds qui hantent ma peau habitée ?
Comment siroter à la fontaine du plaisir sans même sourire ?
Les marques enfouies dans ma mémoire que j’ai excellente, comme celle de mon père, c’est génétique, n’est-ce pas, les marques se gravent plus profondément chaque jour, chaque nuit. La mémoire ne se sacrifie pas à la pointe de l’oubli.

E.V.D.

HAND+3Adeline Lamberbourg ‬

Qu’est-ce que la liberté, au fond ? Vous avez quatre heures. Je vous vois déjà vous bousculer au portillon, Sartre et compagnie. Restez donc sur l’étagère, messieurs les philosophes, je n’ai pas besoin de vous. Je sais bien, moi, quand je suis libre. La sensation est physique. Je sens une vague de jubilation m’ouvrir la poitrine comme un fruit bien mûr. Elle vient au moment précis où je me dégage de toute obligation envers autrui, où je suis seule avec moi-même. Oh, bien sûr, tout cela est temporaire.

La vague reflue devant les palpitations d’une boîte mail qui se remplit quotidiennement de messages à la vacuité préoccupante, devant les appels d’un frigo vide, émissaire de ventres affamés et la paresse des fins de journée. L’enfer, c’est les autres, a dit Jean-Paul, que j’invite finalement dans la discussion. Je ne suis pas loin de le penser, en effet. C’est le cas toutes les fois où l’éducation me retient de dire aux gens ce que je pense vraiment d’eux. Je regrette que l’on ne me demande pas plus souvent mon avis, avant de m’adresser la parole, par exemple. Je pourrais ainsi faire un tri et ne conserver que les conversations vraiment intéressantes.

Bien sûr, on est fondé à me répondre que ces cas-là restent marginaux, au cours d’une existence où l’on croise, chemin faisant, des personnes formidables. Je ne peux pas dire le contraire. Je peux même en témoigner personnellement. Maintenant que j’y pense, je me souviens de gens vraiment bien, c’est vrai. Je me demande ce qu’ils deviennent. Ils ont fini par ne plus demander de mes nouvelles. Je suppose qu’ils se sont lassés de mon silence. Je pense à eux, souvent, quand je me sens seule.

A.L.

 

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