Vos textes Baricco par Elise Vandel-deschaseaux

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Crédits photographiques: DP

Cette semaine, voici un nouveau texte en réponse à la consigne d’écriture de Sylvie Néron-Bancel (ici) à partir d’Alessandro Baricco « Mr Gwyn » (Galimard, 2014). Ce court texte nous fait partager un instant ce que pourrait être les portraits de Mr. Gwyn…

Elise Vandel-deschaseaux

Soufflant sur les braises, lentement, Albina savait que le poulet en croûte de sel ravirait les papilles délicates et exercées de monsieur. Elle avait dressé le couvert sur une nappe fraîche, séchée au soleil, avec un soin tout particulier qui l’émut. Les pétales blancs des pivoines éclataient derrière le liseré rose de leur pourtour. Leur odeur suave se faisait oublier aussitôt le regard détourné. Monsieur ne s’épanchait qu’en de rares occasions, or ses yeux fixaient tout en un instantané: ils garderaient la densité fugace de ce dîner. Il l’avait savouré, croquant les miettes de pain brun une à une, sirotant le nectar rouge patiemment, ne pouvant se résoudre à ce bien trop auguste repas. La lumière zénithale de juin ne faiblissait qu’à peine à travers les persiennes dont la peinture verte commençait à s’écailler.

Dans le jardin en contrebas, un grincement métallique se fit entendre. L’annonce du départ des tourterelles bouleversait toujours monsieur. Se séparer des deux oiseaux blancs aussi, qui avaient écouté ses concertos. Albina et monsieur échangèrent une fois encore un regard. Cette fois-ci, grave, profond, mais lumineux ; cette fois, troublé, antique et vibrant d’une palette qui allait du vert au bleu, comme deux statues polychromes aux pupilles dilatées qui contemplent leur œuvre, fugace comme la gastronomie, impalpable comme la musique, toutes deux sensibles.

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