Denis Michelis : « Le roman, un réacteur à émotions fortes »

Nouveau venu à Aleph, Denis Michelis animera le stage « À la bonne école du fantastique » du 2 décembre 2021 jusqu’au 27 janvier 2022. Nous l’avons rencontré à l’occasion de la sortie de son quatrième livre « Encore une journée divine », un texte aux frontières du policier et du fantastique.

L’Inventoire : Denis Michelis, vous avez écrit plusieurs livres dans le registre du fantastique, votre dernier roman Encore une journée divine, (Noir sur blanc Notabilia) est plutôt construit sur un suspens. À travers le monologue d’un psy enfermé en hôpital psychiatrique, on découvre peu à peu son mode de manipulation des patients. Comment vous est venu l’idée de ce livre ?

Denis Michelis : Au commencement il y a toujours chez moi plusieurs obsessions thématiques et formelles très différentes, qui finissent un beau jour (et c’est là la magie du roman) par se réunir. J’avais envie d’explorer la relation patient psy, mais aussi d’écrire sur deux frères qui se jalousent, j’avais envie d’un roman noir avec une disparition mystérieuse, et surtout j’avais ce désir profond d’écrire sur notre société obsédée par la « punchline » où tout doit être résumé, simplifié, compréhensible en quelques mots.

Du côté de la forme, je voulais absolument écrire un monologue mais la version « intérieure » classique, que j’avais déjà explorée dans un précédent roman me disait moins… En repensant à la « Chute » de Camus, je me suis souvenu qu’il existait le monologue adressé : le personnage s’adresse, parle à un autre personnage (ou plusieurs comme dans « Encore une journée Divine ») souvent hors champs, un peu comme s’il s’agissait du lecteur.

J’avais ce désir profond d’écrire sur notre société obsédée par la « punchline » où tout doit être résumé, simplifié

Peut-on y voir un message politique sur les dangers de la parole d’un homme médiatisé désirant « Changer le monde » de ceux qu’il influence ?

On peut entendre chez Robert un discours populiste, complotiste, fasciste ; lesquels fonctionnent toujours sur une simplification extrême de la pensée et une légitimation de la violence. On peut y voir surtout cette tentation qui est la nôtre de réduire le monde à une vision simpliste. De refuser de réfléchir… bien souvent par paresse intellectuelle ! Et de tenter de convaincre les autres que ce monde est aussi manichéen qu’on le croit. En fait c’est un roman sur l’art de s’auto persuader et ensuite de persuader l’autre sans l’ombre d’une preuve….

« Le fantastique pousse l’art de la vraisemblance (l’art du roman) à son paroxysme »

Vous avez animé un atelier Halloween sur Teams, puis à du 2 décembre au 27 janvier, un stage autour de la nouvelle fantastique. Qu’est-ce que ce genre permet qu’une autre approche ne permet pas ?

Le fantastique pousse l’art de la vraisemblance (l’art du roman) à son paroxysme puisque je suis censé vous faire croire au fantômes, maisons hantées, loups garous, objets maléfiques, vampires… Tout cela ne ressemble en rien à notre réalité et pourtant nous y croyons dans la fiction. En somme, une fois que vous savez écrire le fantastique, vous savez tout écrire : instiller la peur c’est ce qu’il y a de plus difficile en littérature. Le fantastique est donc selon moi la meilleure école d’écriture qui soit.

Une fois que vous savez écrire le fantastique, vous savez tout écrire : instiller la peur c’est ce qu’il y a de plus difficile en littérature

Qu’est-ce que les participants peuvent retirer de ce stage ? 

C’est avant tout un stage très ludique ! Parce qu’on lit beaucoup de textes courts aux univers très différents (le fantastique va de Edgar Allan Poe à Olga Tokarczuk, prix Nobel 2019 !). Il y a dans ce genre un fil très tenu entre le frisson et le rire… C’est très cathartique en somme….comme lorsqu’on mange du pop-corn devant un film d’épouvante !

Du coup, même si on évoque de très grands noms de la littérature, ça permet aussi de descendre le roman de son piédestal et de l’apprécier pour ce qu’il est vraiment : un réacteur à émotions fortes ! On revient aux bases de la fiction.

Permettre de descendre le roman de son piédestal et de l’apprécier pour ce qu’il est vraiment : un réacteur à émotions fortes ! On revient aux bases de la fiction. 

Quelle est votre approche des ateliers ?

Je n’anime que des ateliers sur des thématiques que j’aime profondément et que je maîtrise. Les modes ne m’intéressent pas. Ce que je cherche à transmettre c’est avant tout une passion et que cette passion serve les participants dans leur processus d’écriture.

Transmettre une passion et que cette passion serve les participants dans leur processus d’écriture.

Quelles sont vos nouvelles fantastiques de référence ?

Le Horla de Maupassant, Le Croquemitaine de Stephen King, Journal d’un Monstre de Richard Matheson, La Sorcière de Shirley Jackson. Cette dernière est absolument géniale car elle symbolise, d’après moi, la condition même de l’auteur fantastique, celui dont les histoires repoussent et attirent, celui qu’on traite de « sorcier » ou de « sorcière » tout en étant fasciné par son univers.

Vos auteurs de nouvelles préférés ?

Joyce Carol Oates, Stephen King, et le plus grands d’entre tous, le plus dingue et aussi le plus émouvant : Maupassant !

DP

Pour aller plus loin: découvrez les carnets de Denis Michelis.

Dernière parution de Denis Michelis : Encore une journée divine. Editions Notabilia (Noir sur blanc, 2021)

Après des études de lettres modernes et d’anglais, Denis Michelis a été journaliste littéraire sur ARTE pendant 10 ans. Depuis 2014 il a publié 4 romans dont «Le Bon Fils» en 2016, finaliste du prix Médicis, «État D’ivresse» en 2019 et «Encore une journée divine» en août 2021. Ses livres mêlent à la fois l’étrange, le réalisme social, l’ironie, le macabre dans un style très personnel. Il a également traduit plusieurs polars…

crédit photo : Jean Héliès