Marianne Jaeglé : « Les livres structurent ma vie »

Marianne Jaeglé animera la formation « Ecrire votre Roman » prise en charge à 100 % par l’AFDAS pour les artistes-auteurs, à partir des 22 et 29 janvier 2022 (en présentiel et en distanciel). Également romancière, elle a publié cette année un recueil de textes autour du processus de création « Un instant dans la vie de Léonard de Vinci, et autres histoires » (Ed. L’Arbalète). Nous l’interviewons sur sa routine d’écrivain et sa manière d’enseigner le roman.

L’Inventoire : Comment écrivez-vous, utilisez vous des carnets ?

Marianne Jaeglé : Je n’écris que sur des cahiers en fait. Le petit format 17 cm sur 22, avec des lignes d’écoliers et une spirale, de la marque Clairefontaine… Il a une couverture un peu rigide, donc on peut écrire sur ses genoux sans avoir besoin de table. C’est aussi un format de page qui me convient. Je suis intimidée par les beaux cahiers comme Moleskine. Ça me fait peur, moi il me faut du petit cahier pas cher pour me sentir autorisée à écrire tout dedans.

L’I : À quel moment de la journée écrivez-vous ?

M.J. : Le matin. Après le thé et la méditation, si je peux j’écris pendant plusieurs heures, ce n’est pas forcément des choses dont je me servirai par la suite. Mais mon temps d’écriture c’est le matin, c’est là où je suis disponible pour ça.

« Je ne sais ce que je pense qu’en l’écrivant »

Écrivez-vous même sans avoir un projet spécifique ?

J’écris tout le temps sans avoir de projet, là aussi on est quelque part du côté de l’hygiène de vie, c’est-à-dire que je ne sais ce que pense qu’en l’écrivant. Je me nettoie ainsi presque des rêves de la nuit, de la journée précédente, en écrivant ce qui m’est passé par l’esprit.

Parfois vous trouvez le sujet qui va vous amener à un livre, quelque chose qui vous frappe ?

Oui, dans le fond, mon cahier c’est un jardin. J’y vais tous les jours pour gratter un peu la terre, voir ce qui pousse. Parfois il ne pousse rien de viable pendant de longues périodes, mais ce n’est pas grave. Je sais que ça fait partie du processus et je continue de labourer ou d’ensemencer. Parfois, je me souviens de ce que j’ai écrit des semaines auparavant et je me dis cette chose-là, je peux l’exploiter, et donc je retourne voir dans mon cahier…

À quel moment repassez-vous à l’ordinateur?

Quand j’ai la sensation d’avoir attrapé quelque chose qui est utilisable pour un projet ou un autre. À ce moment-là je saisis le texte et entre dans une phase qui est complètement différente, et où je vais retravailler.

Et ensuite vous reviendrez quand même au cahier ?

Oui toujours. L’ordinateur pour moi c’est déjà une phase de retravail ou d’élaboration du texte; alors que le cahier c’est le premier jet.

« Le fait d’animer des ateliers d’écriture et d’écrire sont deux activités qui se fécondent l’une l’autre en réalité »

Animer des ateliers vous rapproche-t-il de l’écriture ?

Ce sont deux activités qui se fécondent l’une l’autre en réalité. Je le constate. Je pense que c’est un très bon compromis, le fait d’animer des ateliers d’écriture et d’écrire.

.Ce qui est fécond pour moi c’est la fréquentation profonde, prolongée, assidue, des livres et de ce qu’ils portent. Je pense avoir été extrêmement inspirée pour écrire par exemple « Vincent qu’on assassine » par un livre que j’utilise beaucoup en atelier roman qui est « Les derniers jours de Stefan Sweig » de Laurent Seksik.

Pour ce livre vous dites être partie des dernières années de Vincent Van Gogh pour l’écrire ?

J’ai tâtonné pour savoir jusqu’où il fallait remonter (« Les derniers jours de Stefan Sweig » est un titre un peu fallacieux, en vérité ce sont les derniers mois de Stefan Sweig). De la même manière, on pourrait considérer que ce sont les 700 derniers jours de Vincent Van Gogh. Les deux dernières années de sa vie. Inconsciemment, c’est la fréquentation de ce texte que j’utilise pour les ateliers, qui m’a donné envie d’écrire sur la période avant la mort, qui est me semble-t-il un motif d’écriture.

Ce qui vous intéresse c’est plutôt la psychologie, l’être humain ? Chez Léonard de Vinci par exemple ?

Ce qui m’intéresse, c’est la question de la création avant tout, et ce sont les créateurs en tant qu’êtres humains, le créateur à l’intérieur de l’être humain. Toute la question consiste à savoir comment l’humain et le créateur réussissent à cohabiter. Comment le créateur réussit à exister malgré les problèmes (économiques, historiques, politiques, amoureux, familiaux etc… ) que l’humain rencontre sur sa route et avec lesquels il se débat. Comment l’être humain réussit à négocier avec les exigences parfois implacables, démesurées, du créateur en lui. Et au prix de quelles concessions réciproques, sacrifices, cela s’opère.

« Toute la question c’est comment l’humain et le créateur réussissent à cohabiter »

Quel est le livre que vous auriez aimé écrire ?

« Une journée d’Ivan Denissovitch » d’Alexandre Soljenitsyne.  Mais j’aime aussi énormément « Rêves de rêves » d’Antonio Tabucchi et c’est aussi un texte qui a infusé en moi. Je pense que la fréquentation des textes comme animateur travaille aussi en nous en tant qu’auteur.

Comment animez-vous cette formation « roman », qu’est-ce qu’un participant peut en attendre ?

L’objectif c’est de jeter les bases, définir l’axe d’un projet de roman. Ce que je travaille beaucoup avec les gens est la forme qui va le mieux le servir. Quels sont à la fois les dispositifs narratifs, les points de vue, la structure qui vont être les plus à même de rendre sensible la particularité de leur projet.

Dans les romans que j’aime, il y a une espèce d’adéquation entre le récit et sa forme évidemment. Je pense à des textes comme « Il faut qu’on parle de Kevin » de Lionel Shriver, un roman épistolaire du 21ème siècle. C’est complètement démodé, et en fait pas du tout. Quelque chose d’extrêmement adroit ; ou « HHhHH » de Laurent Binet, où il y a une double ligne qui se réunit en hélice à la fin.

Il faut avoir une envie. Un tout petit embryon de quelque chose, avec ça on peut travailler

Faut-il pour suivre cette formation avoir déjà défini un projet de roman ?

Non, je pense qu’il faut avoir une envie. Un tout petit embryon de quelque chose, avec ça on peut travailler. En atelier on tire sur le petit germe et on aide l’auteur à le faire pousser.

Qu’est-ce que le roman permet que ne permet pas d’autres genres à votre avis ?

Je dirais que le roman a cette espèce de qualité qu’il peut tout absorber. On peut tout faire entrer dans un roman, de l’histoire, du fait divers, c’est vraiment un genre qui est extrêmement plastique. J’aime énormément qu’en atelier les gens écrivent des textes de genre, que ce soit de la fantasy, du roman historique, des livres feel good…  Hemingway, dans ses conseils de lecture, suggérait de lire les « écrivains du bâtiment », c’est-à-dire les écrivains de ces genres qu’on dit « mineurs ».

On a beaucoup à apprendre, en tant qu’auteur, en lisant du polar et de la fantasy, y compris quand on n’a pas l’intention d’écrire dans ces genres-là. Je suis fascinée par cette capacité d’ouverture et de renouvellement du roman.

Qu’est-ce qu’écrire un roman finalement ?

Je dirais qu’écrire un roman c’est un  marathon. C’est un travail de longue haleine et pour moi, l’atelier est un endroit extrêmement précieux parce que c’est là où l’auteur et les lecteurs peuvent se rencontrer, parfois pour que l’auteur se rende compte qu’il a intérêt à aménager le texte dont il rêve s’il veut pouvoir un jour être lu.

Cette expérience-là pour moi, qui est celle de l’atelier en général, de voir si le texte peut être le lieu d’une rencontre entre l’auteur et le lecteur, est fondamentale pour le roman parce que c’est un chantier dans lequel on peut s’engager vraiment sur de fausses pistes. Et s’engager sur une fausse piste de huit mois de travail et 350 pages, c’est dommage.

Il y a un intérêt spécifique chez vous pour les genres, mais il y a aussi une nette appétence envers la psychologie ?

C’est vrai que les recherches formelles m’intéressent peu. Moi j’aime le roman qui m’apprend à lire le monde.

Et l’intrigue ?

Stephen King dit qu’on n’a pas à fabriquer l’intrigue. Qu’en fait l’intrique est comme un squelette de dinosaure qu’il faut très délicatement faire émerger du sol et dépoussiérer. Je suis assez de son avis. Je pense que c’est ça qu’on fait en atelier, on aide les gens à s’apercevoir qu’ils ont un squelette de dinosaure et à l’exhumer très soigneusement pour ne pas l’abîmer ; la plupart des livres que l’on écrit sont portés par des métaphores dont on n’a pas conscience.

Il faut prendre l’histoire là où est son énergie vitale, là où elle pousse

Comment on fait pour ne pas l’abîmer ce squelette ?

On le laisse bien apparaître d’abord, on n’essaie pas de le faire entrer dans un cadre trop défini, on évite de créer ce que font les gens du scénario, créer une histoire avec un climax, 5 actes, etc. il faut prendre l’histoire là où est son énergie vitale, là où elle pousse. On y va doucement.

Les livres structurent ma vie

Combien de livres aimeriez-vous encore écrire ?

Plein, un maximum. J’ai l’impression d’explorer seulement maintenant mes possibilités. J’ai commencé à écrire à 20 ans, et j’ai l’impression que c’est seulement maintenant que ça commence à s’ouvrir pour moi. J’ai envie d’essayer des tas de choses complètement différentes. J’ai envie d’écrire des faits-divers, des documents historiques. Je veux en écrire un maximum. C’est un truc qui me fait très peur, me dire ça ce serait mon dernier livre.

Pourquoi c’est si important pour vous ?

Je citerai Butor en réponse : « L’écriture est une colonne vertébrale dans ma vie ». Je ne sais pas quoi faire de moi quand je ne suis pas en train de penser à un livre à écrire ou en train de me dire tiens je vais faire ça pour promouvoir mon livre ou pour chercher l’éditeur pour mon livre. L’écriture et les livres structurent ma vie.

DP

Marianne Jaeglé est Écrivain et animatriceAgrégée de lettres modernes, auteure de Vincent qu’on assassine (Editions Gallimard), un roman consacré aux deux dernières années de la vie de Vincent Van Gogh.

Mais aussi de Ecrire de la page blanche à la publication, Scrinéo éditions, d’Une poupée qui dit non, chez Calmann Lévy, écrit avec Galina Valkova; du film documentaire Tu veux écrire ? réalisé par Jean-Luc Cesco. Elle est passionnée par les questions de création.