Etienne Deslaumes : « Dans l’écriture en tout cas, tout est permis »

Aleph-Écriture accueille un nouvel animateur-formateur : Etienne Deslaumes ! Également romancier (on peut trouver son roman Journal ambigu d’un cadre supérieur en Pocket), il proposera d’ « Écrire le sentiment » du 24 au 27 octobre 2022. Mais la littérature n’est-elle pas une affaire d’émotion portée avec style ? Nous l’avons rencontré.

L’Inventoire : Vous avez été juriste avant de vous tourner vers la formation et l’écriture. Les professions du droit sont très propices à l’étude de l’humain. Pourtant, qu’est-ce qui vous a personnellement conduit à ce choix ?

Etienne Deslaumes : Si les métiers du droit sont, en effet, propices à l’étude de l’humain, ils procèdent cependant d’un exercice assez largement solitaire : le juriste est d’abord isolé face à ses grimoires. Le partage n’est donc pas au cœur de cette activité, alors qu’il est l’objectif même de la formation, et aussi de l’écriture lorsque l’auteur prétend à être publié.

Je crois que les sentiments et les émotions ont une place majeure dans la plupart des œuvres. Pourquoi ? Sans doute parce que leur place dans notre vie est majeure, tout simplement.

L’intitulé de votre stage « Écrire le sentiment » évoque qu’il y sera question de rendre perceptible le trouble et la puissance des sentiments, et d’écrire ce qui relie les êtres entre eux. Quelle sera votre méthode ?

Je souhaite d’abord être particulièrement attentif au groupe, à ses souhaits, à sa sensibilité, à ses réactions, quitte à improviser pendant le stage – dans une certaine limite, bien entendu. Cette posture souple me paraît souhaitable compte-tenu de la subtilité de la thématique proposée et de son lien nécessaire avec les émotions. Mais dans l’écriture, en tout cas telle que je la vis, tout est permis.

On est captivé par un livre, le plus souvent parce qu’il nous permet de décrypter des pans inconnus de soi.
Qu’est-ce qui vous amené à penser que c’est d’abord le sentiment et les émotions d’un texte qui nous en rend captifs ?

Il y a des textes dont le moteur, me semble-t-il, est ailleurs (notamment dans le Nouveau Roman et, parfois,  dans la science-fiction). Cependant, je crois en effet que les sentiments et les émotions ont une place majeure dans la plupart des œuvres et dans les attentes des lecteurs. Pourquoi ? Sans doute parce que leur place dans notre vie est majeure, tout simplement.

Dans la présentation de votre stage, vous évoquez les noms de Laura Kasischke et d’Annie Ernaux notamment, comme support de travail. Deux écritures et deux propos pourtant très opposés. Qu’est-ce qui les réunit selon vous au niveau des émotions ?

Annie Ernaux pratique essentiellement l’autofiction, avec une grande économie de mots, voire une certaine sécheresse formelle. Laura Kasischke est « fiction-fiction », elle ménage un suspense et n’hésite pas à flirter avec le surnaturel, ce qui est très éloigné de l’univers d’Annie Ernaux. Ce qui les réunit ? Le pont qui existe peut-être entre elles est infiniment subtil, donc délicat à définir. Sans doute une forme de tendresse pour les êtres humains, une tendresse suggérée, mais jamais affichée.

Quel est votre roman d’amour préféré ?

La Princesse de Clèves. Illustrations de Marie Laurencin, 1947

Je ne suis pas à l’aise avec l’idée de roman préféré, de même que je ne le suis pas avec des notions telle celle de meilleur ami, qui induisent, qu’on le veuille ou non, une forme de hiérarchie et, indirectement, d’exclusion.

D’une manière générale, comme lecteur, et peut-être aussi comme auteur, j’ai une affection particulière pour les histoires d’amour malheureuses.

Je pense en particulier à La Princesse de Clèves. L’héroïne renonce à l’homme qu’elle aime et qui l’aime aussi, pour des motifs moraux – qui semblent irrecevables aujourd’hui, mais peu importe. La force du roman est de donner à cet amour virtuel, inexistant, diront certains, une ampleur et une majesté avec lesquelles beaucoup d’amours consommés ne peuvent pas rivaliser.

Je pense aussi à Autant en emporte le vent. Il ne s’agit pas d’un roman d’amour, certes, mais l’amour y a sa part et, surtout, ici encore, un amour non consommé, cette fois non partagé : celui que Scarlett éprouve pour Ashley dont elle n’obtiendra qu’un baiser.

D’une certaine manière, en littérature, sinon dans la vie, l’amour s’affadit et se corrode lorsqu’il compose avec le quotidien, avec la durée. Dans le meilleur des cas, il se transforme. Je crois que c’est à l’état de promesse ou d’entreprise impossible, exempt de tout compromis, qu’il révèle le mieux sa pureté.

DP

Étienne Deslaumes est né en 1962. Son Journal ambigu d’un cadre supérieur (éditions Monsieur Toussaint Louverture en 2012, repris en Pocket en 2014) a été un succès.

« Violence ayant entraîné la mort sans intention de la donner« , son troisième roman, est paru en 2017 (Editions Buchet-Chastel). « Emilien et le souci de définition » (2007) est son premier roman. Etienne Deslaumes vit à Saint-Maur-des-Fossés.

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