Christophe Duchatelet : “Savoir faire émerger une voix et un univers, trouver la langue qui va le porter”

Christophe Duchatelet est écrivain et scénariste, il animera prochainement deux formations à Aleph-Écriture :  “Les fondamentaux de l’écriture romanesque” du 2 au 6 novembre 2021 et “Ouvrir son roman (1ère année)” du 11 décembre au 22 mai 2022. Il exprime ici son approche du roman.

L’Inventoire : Vous êtes romancier, scénariste, ghostwriter, et avez cofondé deux revues littéraires (les revues Perpendiculaire et Minotaure), d’où vous vient cette passion pour le récit sous toutes ces formes ?

Christophe Duchâtelet : Comme souvent, c’est une histoire de rencontres, de voyages. Pendant mes années universitaires à l’Université de Poitiers (1983-1985), j’ai participé à la création d’un groupe littéraire : La Société Perpendiculaire, une entreprise de fiction, en compagnie d’un groupe d’amis : Nicolas Bourriaud, Jean-Yves Jouannais, Christophe Kihm, Laurent Quintreau, les principaux membres fondateurs.

À travers ce groupe, j’ai pu expérimenter l’écriture dans ses multiples formes : l’écriture de textes poétiques ou en prose, mais aussi l’écriture hors les mots : performance, invention de gestes ou interprétation de personnages vivants. Cette expérience de groupe littéraire s’est prolongée par la création de sa revue éponyme de 1995-1998, en coédition avec Flammarion ; Michel Houellebecq en a été l’un des fondateurs. Nous avons publié de nombreux jeunes auteurs et participé au débat littéraire. Je me suis alors passionné pour le métier de l’édition et j’ai poursuivi mon activité d’auteur, comme romancier. À cette période, j’ai commencé à prêter ma plume (ghostwriter) à des personnalités publiques, un métier que je continue d’exercer aujourd’hui, en plus de celui d’enseignant.

L’écriture souvent est une enquête sur soi dans le monde et nos devenirs.

Comment vous est venu votre premier livre ?

Après une enfance dans les pays d’outre-mer (Tchad, Martinique, Guyane), j’ai vécu mon adolescence à la campagne dans les Deux-Sèvres, près de Niort. J’ai travaillé aux champs chez des paysans : moissons, épandages… J’ai tiré de cette expérience la matière de mon premier roman, qui raconte la trajectoire de trois jeunes citadins prisonniers dans un univers campagnard bestial, violenté par les pesticides, la dégénérescence consanguine et les directives administratives. Un mélange d’ambiance à la Kafka et à la Faulkner. On écrit toujours à partir d’un vécu, d’impressions de lecture, de traces conscientes et inconscientes, une traque des fantômes plus ou moins visibles : l’écriture souvent est une enquête sur soi dans le monde et nos devenirs.

Vous aviez déjà publié plusieurs romans quand vous avez suivi le Master de Création littéraire à Paris 8 en 2020. Pourquoi avoir souhaité approfondir encore votre approche du roman ?

Après des années d’écriture et d’interventions dans l’édition, je désirais formaliser ces expériences pour ensuite les enseigner de la meilleure façon : le devoir de transmission est pour moi primordial. Le Master de Création littéraire à Paris 8, animé par Olivia Rosenthal, Vincent Message et Lionel Ruffel, m’est apparu comme une espace de réflexions tout à fait en pointe. Je me sens en affinité avec ces auteurs. Je me suis alors engagé dans une démarche de validation de mes acquis (VAE) dans ce cursus, qui a consisté à rédiger un exposé de mon parcours et de mes recherches avant de le présenter et de le soutenir devant un jury. Un travail de théorisation qui m’a été très bénéfique pour mieux comprendre les lignes de forces de mes axes littéraires et qui va m’aider, je pense, dans mon approche de formateur à Aleph-Écriture

Qu’est-ce qui est le plus important pour aboutir dans son projet d’écriture ?

Savoir faire émerger une voix et un univers, trouver la langue qui va le porter, puis se laisser traverser par ces flux.

Qu’est-ce qui vous apporte des bonnes énergies pour écrire ?

La lecture, la contemplation, l’exploration des rêves, les voyages en train, les salles obscures de cinéma, les bons vins, la traversée de paysages. Les bonnes énergies sont aussi entraînées par l’intensité dramatique qui se dégage des récits et des personnages que l’on traque. C’est pourquoi il importe pour un auteur en herbe de se placer dans un environnent narratif en adéquation avec son histoire personnelle et ses aspirations profondes. Sans quoi, l’énergie de l’écriture peut vite s’épuiser.

Avant tout, l’écriture est un jeu, une plongée initiatique et ludique dans la mémoire des récits, passés ou à venir.

Vous allez animer prochainement deux stages pour Aleph-écriture : « Les fondamentaux de l’écriture romanesque » et « Ouvrir son roman » (1ère année). Comment abordez-vous la transmission de votre expérience via cette formation ?

De la manière la plus simple possible. Tout d’abord communiquer ma joie d’écrire. Parfois le travail d’écriture est présenté comme un parcours laborieux ou de souffrances. Certes l’écriture d’un roman réclame d’être opiniâtre et patient, d’aimer se bagarrer avec ses monstres intérieurs. Mais avant tout, l’écriture est un jeu, une plongée initiatique et ludique dans la mémoire des récits. Selon la méthode créative du “faire”, les participants seront invités à vivre des expériences sensorielles à travers divers exercices littéraires, puis à trouver le chemin et les espaces pour développer un récit romanesque. Il importe de trouver une langue à son pied, qui n’est pas celle des autres, d’imaginer un univers qui dise quelque-chose de notre condition humaine.

Il importe de trouver une langue à son pied, qui n’est pas celle des autres, d’imaginer un univers qui dise quelque-chose de notre condition humaine.

Dans le descriptif de cette formation vous évoquez en particulier « l’écologie de la narration, la forme de récit la plus appropriée pour raconter l’histoire (qu’on veut raconter. Ndlr), et le monde autour d’elle ». Comment est né ce concept et que permet cette nouvelle approche ?

Ce n’est pas tant un concept, mais plutôt la question de l’éthique dans l’écriture, qui se pose aux auteurs d’aujourd’hui désireux de s’emparer des problématiques contemporaines, par exemple le sujet des nouvelles alliances avec le vivant imposées par la crise climatique, conséquence d’une crise plus générale. Les récits s’affrontent, ce n’est pas bénin. Ces frictions sont porteuses d’espoir, d’utopie. En tant qu’auteur inscrit dans ces transformations, nous sommes conduits à explorer les contre-récits à cette catastrophe annoncée et à la déjouer. L’écologie de la narration exige que l’on propose des lignes de fuites, des devenirs autres, des récits nouveaux, qui prennent en compte ce vivant en mutation, qui incluent toutes les voix évoquées plus haut. Cela implique de savoir de quel lieu on parle, en effet. Voilà un des points que je souhaite aborder dans mes stages.

Vous proposez dans votre formation notamment de trouver des rituels d’écriture pour aller au bout de son projet. Avez-vous les vôtres ?

Je m’allonge, je ferme les yeux et je laisse les voix de mes personnages me traverser. Je vais au cinéma et, tout en regardant les images sur l’écran, je pense à mes récits en cours, à mes questions d’intrigue et, presque toujours une bonne idée surgit et relance mon écriture. Je me promène souvent au cimetière du Père Lachaise, j’habite juste à côté : je m’assieds sur un banc et j’écoute les sons autour de moi, ce rituel m’apaise et m’inspire. J’écoute les défunts, ils ont beaucoup de choses à nous dire. À la belle saison je me promène la nuit dans la nature et il me vient des mots, des histoires.

Quand sait-on que son approche d’un projet d’écriture est pertinent ?

Lorsque l’on prend plaisir à écrire et que le récit surprend et vous apprend quelque-chose sur vous-même. À ce moment-là, généralement l’écriture trouve sa langue, son rythme, elle devient une évidence, elle commence à vous porter. C’est un petit moment grâce, fugace, il ouvre des portes : vite, il faut s’y engouffrer pour aller plus loin.

Quels ressorts activent en vous l’enseignement, qui ne sont pas à l’œuvre dans l’écriture de vos propres textes ?

Par ma pratique de performeur, j’essaie de transmettre mon énergie, en plus des savoirs d’écriture puisés dans mon expérience. L’enseignement implique un engagement du corps, une certaine mise en scène. On écrit aussi avec un corps, car nous sommes, d’un point de vue organique, traversés par les récits de l’Histoire et des mémoires, humaines et non humaines : nous pouvons écrire depuis le corps d’un animal, voir le monde à hauteur d’un scarabée comme Gregor Samsa dans La Métamorphose de Joseph Kafka ou d’un cyborg spéculatif, comme l’a défini Donna Haraway, ou d’un ibis rouge dans une mangrove après une tempête.

 DP

Christophe Duchatelet

Romans, nouvelles, essais

2017 Par-dessus ton épaule, roman, Grasset, Paris (170 p)
2016 L’Erreur de Broca, co-écriture avec le Pr. Hugues Duffau, Michel Lafon, Paris (281 p)

2008 Pelles & Râteaux, roman, Calmann-Lévy, Paris (216 p)

2002 Société Perpendiculaire, rapport d’activité, essai, édité par Bernard Ruiz Picasso, Images modernes, Paris (288 p)

1997 Le Stage agricole, roman, Flammarion, Paris (163 p)
1995 L’Inclinaison du légume, nouvelle, revue L’Infini, n°52, 1995, Gallimard, Paris (7 p)

Scénarios

2012-2017 Bonhomme (sorti sur les écrans août 2019), avec Marion Vernoux (réalisatrice), production : Les Films du Kiosque (103 min)

2008-2012 Pelles & Râteaux, écriture pilote série TV, Arcapix (42, min, pilote non tourné) 2000 Sous le soleil, série TV, TF1 / Marathon production (52, min, saison 8)