Anne Baatard : Poètes de la Méditerranée, « une chambre d’échos »

 Anne Baatard animera pour Aleph-Écriture un nouvel atelier : « Poésie en Méditerranée » du 13 au 27 novembre 2023. Nous lui avons demandé de nous parler poésie et… Méditerranée.

L’Inventoire : Après le haïku, la poésie du quotidien, vous venez de créer le stage « Poésie en Méditerranée ». Qu’est-ce qui affleure chez certains poètes méditerranéens qu’on ne trouve pas ailleurs ?

Anne Baatard : L’anthologie d’Yves Bonnefoy, Les Poètes de la Méditerranée, se présentait comme une « chambre d’échos » accueillant les résonances et dissonances d’une constellation de pays. Il ne s’agit pas de trouver absolument des accords, ils pourraient être factices, mais d’explorer un territoire d’écriture qui dépasse les frontières d’un continent et emprunte les chemins de plusieurs alphabets. Les pays qui entourent la Méditerranée ont bien sûr en commun des paysages, des essences, des lumières. Habiba Djahnine. Traversée par les vents :

« La lumière et le soleil envahissants

Eclairent chaque détail du monde

Tout s’accélère tout devient gigantesque

Comme un rêve d’enfant »

Ils partagent aussi un art de vivre ensemble qui défie les turbulences collectives qu’ils traversent. Ils pratiquent une poésie souvent adressée où l’oralité affleure, où la voix cherche à toucher l’autre dans son cœur et son humanité

Est-ce une poésie plus complexe dans la composition, ou couvre-t-elle des thématiques plus vastes que la poésie contemporaine hexagonale ?

Plus complexe, je ne pense pas, moins introspective, sans doute. La France borde aussi la Méditerranée, on parlera notamment du poète marseillais Christophe Tarkos.

En quoi consistera ce stage. Écrira-t-on plusieurs poèmes, repartira-t-on avec de nouvelles façons d’écrire ? Je crois également que la part belle y sera faite à la lecture à haute voix ? La lecture comme outil de réécriture ?

On traversera l’Italie d’Erri de Luca, la Grèce de Yannis Ritsos, le Liban de Vénus Khoury-Ghahat… Les séances se dérouleront dans le sillage de ces poètes dont le choix ne revendique aucun palmarès. La pratique de la lecture à voix haute sera encouragée, on pourra s’appuyer sur la respiration pour ajuster le rythme ou la ponctuation. On parlera de variation, de césure, de silence, d’invention, de souffle et de sens, de cadence, d’acuité et de choix.

« Chercher les mots justes, écrire jusqu’à contraindre les objets à devenir consistants et les vies à avoir un sens est une magie douce, l’aboutissement de ma tendresse. » (Kamel Daoud)

Parlez-nous d’un poète en particulier, qui vous touche actuellement.

Abdellatif Laâbi ! Ce poète marocain vit aujourd’hui en France, il écrit en français. Au Maroc, dans les années 70, il fonde la revue Souffles qui jouera un rôle considérable dans le renouvellement culturel au Maghreb. Cet engagement lui vaudra de lourdes peines de prison où il trouvera la force de dresser l’inventaire de ses rêves parmi lesquels on découvre (Abdellatif Laâbi. L’Arbre à poèmes/Anthologie) :

« Me réveiller un jour parlant toutes les langues du monde

Libérer les arbres de leur immobilité

Persuader Sisyphe qu’il a été victime d’une erreur judiciaire »

Je voudrais citer aussi Hala Mohammad, une poétesse et réalisatrice syrienne, je l’ai découverte au festival Voix vives de Méditerranée qui se tient chaque été à Sète. Elle vit à Paris depuis les évènements qui bouleversent la Syrie. On trouve deux de ses recueils aux éditions Bruno Doucet : « Prête-moi une fenêtre » et « Les hirondelles se sont envolées avant nous ». C’est une poésie de forme libre, traversée par la douleur de l’exil :

« Avec le fil vert j’ai accroché la clé au mûrier, mon amour

Pour que le poème ne m’attende pas

Pour que les oiseaux ne m’attendent pas

Pour que mon absence ne m’attende pas

Devant la porte ».

Vous êtes installée à Marseille, où vous animez également des stages. Dites-nous en plus sur ce bel endroit qui vous accueille?

Les premiers ateliers Aleph-Écriture à Marseille sont accueillis dans les locaux de Weeno. Cette école propose des formations en œnologie, des cours d’anglais sur le vocabulaire spécifique et des ateliers de dégustation. C’est un bel espace, vaste et lumineux, au centre de la ville, un cadre propice tant à l’écriture que – je le suppose – à la dégustation, mais nous nous ne pratiquons pas les deux ensemble !

DP

Anne Baatard a exercé le métier de libraire et coordonné des projets d’édition. Sa bibliothèque traverse le temps et les frontières en compagnie de Bashô, Montaigne, Cendrars, Modiano, Murakami, Sophie Calle, Cécile Coulon…

Formée par Aleph Ecriture à l’animation d’ateliers, elle est aussi biographe et vit à Marseille.

Copyright photographie de couverture : Danièle Pétrès