Pierre Ahnne est écrivain et a créé un blog littéraire. Il réalise des lectures-diagnostic sur les manuscrits qui lui sont confiés et partage chaque mois un de ses articles sur L’Inventoire.
Les personnages de Maryline Desbiolles sont des personnages en mouvement. Ils courent, comme l’héroïne de L’Agrafe (1), qui sillonne les collines de l’arrière-pays niçois. Que fuient-ils ? Le passé. Un passé, comme cette héroïne, de racisme et de mise à l’écart, ou, comme les ouvrières d’Il n’y aura pas de sang versé (2), d’exploitation et de patriarcat. Mais en même temps un autre passé, individuel, ayant ses racines dans l’enfance, les porte et les aide à sortir d’elles-mêmes, entraînées par une écriture fluide et galopante.
Cette double thématique du passé ambivalent et de la sortie de soi libératrice est peut-être plus présente que jamais dans Rose la nuit. Si elle y est traitée d’une façon décalée et nouvelle, l’étrange distorsion qu’elle y subit la rend d’autant plus radicale.
« Un long ruban de phrase qui sortirait de ma bouche »
Qui parle ? Cette question classique de l’analyse textuelle vient tout de suite à l’esprit à la lecture de ce nouveau « roman ».
Celle qui s’y exprime est d’abord, bien sûr, la première narratrice, très semblable à l’autrice, qui, au début, égrène ses souvenirs en rapport avec le prénom Rose (« Je joue à saute-mouton (…). Je saute par-dessus les Rose que j’ai connues et même celles que je n’ai pas connues »). Sans doute est-ce elle aussi qui publie une annonce dans Libération : « Écrivaine cherche personne se prénommant Rose pour l’écriture d’un roman ». À la suite de quoi, nous dit-elle, elle « rencontre sept Rose ». Cependant, très vite, c’en est une huitième, peut-être croisée un soir à l’hôpital, qui prend la parole. Cette Rose-là vit dans la rue, où elle vient d’être agressée. Elle sourit « de se retrouver dans un lit » et, pour y rester le plus longtemps possible, entreprend, « Shéhérazade d’une nuit », de raconter sa vie « à l’infirmière, puis à celle qui prendr[a] la relève, aux aides-soignantes … »