Vos textes: à partir de Pia Petersen, par Claire le Goff

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crédits photographiques: DP

Cette semaine, en réponse à l’appel à écriture lancé par Alain André, voici le premier texte sélectionné en écho au livre de Pia Petersen «Une fenêtre au hasard» (Actes Sud, 2005), à découvrir ici

A la fenêtre

J’étais assis comme ça, là, derrière le pare-brise, je mettais le moteur, et je levais la tête, la lumière s’allumait, et puis ça s’éteignait, ça faisait comme un code, une espèce de morse, on ne se parlait pas, on n’avait pas besoin.

Au début c’était presque rien, un point dans le carré noir de la fenêtre, une diode solitaire, et qui bougeait à peine. Plus tard les rayons crus d’une lampe de bureau : je voyais bien la tête, la masse de cheveux, et les yeux comme des billes, à travers le carreau. Alors je souriais, puis je levais un bras, comme ça, pour dire bonjour, être poli un peu – se saluer d’un geste, c’est vrai, entre voisins, quand on n’est pas trop dingues… – puis j’allumais les phares, alors elle éteignait, alors c’était le noir.

Je restais seul tout à coup au petit matin gris. J’attendais qu’elle revienne. J’attendais comme un con. Plus rien pendant des lustres, puis elle lançait l’appel, et ça recommençait, puis elle disparaissait, et puis elle revenait, pour danser dans sa chambre, dans la pleine lumière, danser comme ça pour moi, pour qui d’autre que moi, personne d’autre que moi à cette heure de la nuit, car je me levais tôt, pour aller travailler, et pour la voir danser, là-haut dans le carré. On était fous un peu, ça a duré des mois, jusqu’au dernier été. Il faut dire qu’il faisait si chaud que l’orage a éclaté, quand je l’ai embrassée, en attrapant le ciel. Ça a fait des éclairs. Et les plombs ont sauté. Plus d’électricité. Le courant s’est perdu, n’est jamais revenu.

Au début de l’hiver un autre est arrivé. Est entré par la porte. Tu sais, le grand pas beau, avec le grand manteau. A chaussé ses pantoufles, a tiré les rideaux, et les volets sont clos.

Il fallait que tu saches que la diode brille encore, un peu des fois, mais pas toujours, quand je mets le moteur, et que je lève la tête. Même si je t’aime bien. Même s’il n’y a plus personne à la fenêtre.

Claire LE GOFF

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