Édouard Louis est l’auteur d’une dizaine de livres, dont sept romans autobiographiques. Une œuvre qui fore le territoire de la violence, celle que crée le milieu social et politique sur les corps et les destins des individus. Dans Que faire de la littérature, un livre d’entretiens mené par Mary Kiridi, sa réflexion se fait essai, en définissant ce qu’est une littérature de la confrontation qui confère au roman autobiographique une force politique et poétique ; un dispositif littéraire à même de faire changer le regard du lecteur sur ce qui l’agit : « Le problème du monde, ce n’est pas la curiosité de voir, mais la lutte pour ne pas voir. Et donc, le problème de l’art, c’est de forcer à voir ».
Centrée sur la violence sociale du milieu social dans lequel Édouard Louis est né, chacun de ses romans parle successivement de sa trajectoire pour en sortir, de la vie de son père, de sa mère, et de celle de son frère. L’anatomie de ses rapports avec sa famille constitue le creuset d’une réflexion politique en action, à l’intérieur de laquelle il pose ces questions « qu’est-ce que la violence d’une politique produit sur les corps des gens : une aide sociale en moins, un changement de taxation, etc. », et qu’est-ce que la violence de son milieu familial a créé sur lui, puis sur son père, son frère et sa mère.
Dans cette minutieuse analyse de ce que peut encore faire la littérature, Édouard Louis prône la forme de l’autobiographie comme art du combat, avec soi-même, et avec ce qui nous détermine, en retrouvant par la littérature cette part de liberté qu’on craint de conquérir quand il est plus simple de demeurer dans le déni et de réitérer un récit déjà là.
« Le pacte autobiographique, c’est le risque. Une gifle du réel. C’est raconter ce qui n’est pas racontable, ce qui déborde l’espace du racontable. Il y a beaucoup d’autobiographies où on pourrait enlever cette étiquette ». Il s’agit d’un risque instable : « L’autobiographie est une forme qui par définition se déplace. Car ce qui est impossible un moment, devient possible grâce à quelqu’un qui transgresse les impossibilités et ouvre les portes aux autres, et ce qui est d’abord une transgression s’intègre ensuite dans la chorale sociale, et perd son aspect personnel, individuel »[1].
Dans Que faire de la littérature, Édouard Louis interroge ainsi la place fondamentale de l’artiste dans la société, qu’il se doit de définir pour lui-même : « Je pense qu’il faut s’engager dans l’espace public quand on écrit, si l’on veut produire une littérature de transformation. S’engager le plus possible et ne pas reconduire la vieille image de l’écrivain qui se coupe du monde, et qui gagne en respect et en reconnaissance précisément parce qu’il se coupe du monde ».[2]… Pendant très longtemps, la littérature, sans doute influencée par les idéologies religieuses, a cherché l’éternité. La valeur d’une œuvre, c’était l’idée selon laquelle elle allait durer mille ans. Or on a le droit d’interroger ça aussi. Foucault le disait : ‘Je voudrais écrire des livres-bombes, non pas des livres destinés à être commentés dans cent ans par quelques universitaires poussiéreux, mais des livres qui exploseraient au moment de leur publication, qui auraient une utilité tout de suite, maintenant’. J’ai écrit Qui a tué mon père dans cet état d’esprit. Je me suis dit ‘Je veux qu’il éveille des prises de conscience et des réactions tout de suite, maintenant, je me fiche qu’il ne soit plus lisible dans vingt ou cinquante ans’. Peut-être qu’on peut revigorer la littérature de cette façon aussi, en rompant avec la vieille idée chrétienne de l’éternité ».[3]
Pour Édouard Louis, une part importante de la littérature reproduit des schémas anciens, développant de bonnes histoires ne témoignant pas de l’urgence qu’il y a à écrire ce qui est capable de faire bouger et réfléchir une société en proie au divertissement pur. Ce qu’il définit en tant qu’art de la confrontation, celui de dire le vrai, en se démarquant totalement de l’autofiction, où les faits sont remaniés : « Si le monde est constitué de fictions, de fictions qui pèsent sur nous, il existe un lien profond entre le discours de l’échec et la vérité, dans la mesure où la parole sur l’échec est un discours du vrai contre les représentations imaginaires. Dire : J’échoue, c’est dire : Je suis. Je suis, c’est-à-dire je suis autre chose que ces fictions, auxquelles personne, non vraiment personne ne correspond entièrement, mais qui continuent de structurer l’imaginaire, la réalité, la société ». Plus loin : « Peut-être que de dire « J’échoue » est une forme d’affirmation du réel, contre toutes les images, les attentes, les mythes sociaux, et donc peut-être que de dire « J’échoue » est la plus haute forme d’autobiographie »[4].
Pour qui veut réfléchir sur la place que la littérature tient dans sa propre vie, cet essai est un indispensable rappel de ce à quoi devrait servir la littérature : affirmer un point de vue singulier et documenté sur ce qui nous arrive. Un livre indispensable pour repenser la modernité du roman.
Danièle Pétrès
Que faire de la littérature, Méditations et manifeste, éditions Flammarion (2025)
[1] P. 118
[2] p. 233
[3] p. 276
[4] p. 202