Cette semaine Françoise Khoury vous propose d’écrire à partir du livre d’Arnaud Rykner, La belle image (Le Rouergue, 2013).

Vous pouvez nous envoyer vos textes jusqu’au 14 avril à atelierouvert@inventoire.com. Une sélection sera publiée deux semaines plus tard.

photo révolte
Photo © Françoise Khoury « Révolte »

«Je suis ici, puis là. Je marche. J’ouvre des portes. Je dialogue, fais des discours, des cours. Je m’active. Tout va bien. Je suis vivant. La vie s’écoule. Tout va bien. Je serre des mains. Remplis des cases, des dossiers. Lis des livres. Vois des images. En choisis. En commente. Tout va bien. Des gens meurent. On les pleure. Je les pleure. J’écris. Lis d’autres livres, des discours, des dossiers. Je suis vivant. Je fais semblant. J’aime. On m’aime. On fait semblant. Tout va bien. Ce livre sur lui est une impasse. Mais c’est pour ça qu’il faut que je l’écrive, à la mesure de celle où il est acculé. Je sais maintenant qu’il ne m’amènera pas plus que lui vers la lumière. Il n’y a rien au bout, pas d’issue. Sa vie est in-vivable. Mais existe-t-il des vies qui le soient ? Tu es invivable. Combien de fois me l’a-t-on adressée cette phrase ? Ou combien de fois ai-je cru qu’on me l’adressait ? Invivable. C’est le mot. Impossible à vivre. Littéralement. Impossible de vivre ça, d’être là, dans ce corps, cette tête, dans cette vie. Moi aussi je suis invivable. Ce qui m’intéresse c’est l’invivable. Ce qu’on ne peut pas, ne doit pas vivre, ce pour quoi il n’y a pas de place. J’avoue en effet ne pas avoir beaucoup d’intérêt pour ce qui est « à sa place ».

Suggestion

Le livre d’Arnaud Rykner, La belle image (Le Rouergue, 2013), d’où est tiré cet extrait, est le fruit d’une correspondance avec un détenu. Celle-ci se poursuivra lorsque l’homme sortira de prison et tentera de se réintégrer dans la société. Pour l’auteur, c’est l’occasion, au fur et à mesure de l’avancée de son écriture, de se poser des questions sur lui-même, sa vie, ses choix, pourquoi il a accepté cette relation, ce que ça remue en lui et en quoi ça va le changer. Mais il a beau essayer de comprendre, mettre en parallèle l’enfermement matériel du prisonnier et l’enfermement mental dans lequel il a pu se trouver, ou se trouve, dans sa vie, chacun vit sa vie et ne peut vivre celle de l’autre. Cette vie invivable. Être invivable. Y a t-il un adjectif qui qualifie un trait de personnalité ou un comportement dont vous avez souvent été affublé, que vous avez souvent entendu, valorisant ou pas, mais avec ce quelque chose de définitif, dont on ne se départit pas, qui vous suit depuis longtemps. Quel est ce mot, qu’a-t-il impliqué dans votre perception de vous-même ? Que révèle-t-il de la perception qu’on a de vous ? Envoyez- nous votre texte en un feuillet standard au maximum (1500 signes).

Lecture

Arnaud Rykner écrit des romans, écrit pour le théâtre et enseigne la littérature. Lorsqu’il reçoit un jour une lettre d’un détenu, lui demandant de l’aider à écrire un mémoire sur la littérature, il accepte. C’est la première fois qu’il vit une expérience comme celle-là. Il va s’impliquer dans cette relation épistolaire et être conduit plus loin qu’il ne l’avait imaginé, jusqu’à réinterroger toute sa vie. Cette relation n’engendrera pas de changement radical, mais la réaffirmation du fait que sa révolte reste intacte et une colère contre les petits arrangements avec la société, dont on s’accommode avec trop de confort. Si l’auteur ne fait aucune concession, il n’en reste pas moins que la solitude de l’écriture le renvoie à une forme d’enfermement. Son correspondant se dévoile, analyse le geste pour lequel il a été condamné, se demande s’il n’a pas inventé son exclusion jusqu’à lui donner corps et à l’incarner dans un geste de violence. Et Rykner de se dévoiler aussi, à chacun sa Bête en effet ; elles n’ont ni le même nom ni le même visage, mais elles naissent du même gouffre et nous regardent. « Même la parole est en prison, surtout la parole ; le vide total de la pensée que la prison fait autour d’elle », écrit cet homme. Et Rykner de méditer : la prison, c’est une porte fermée à clé mais des clés il en existe de toutes sortes, qui ouvrent ou ferment toutes sortes de portes, qu’on redoute parfois de franchir. Chacun définit le seuil, au delà duquel quelque chose attire, fascine, terrifie. Bien sûr, le doute s’insinue par moments au fil des pages, l’auteur se demandant s’il n’est pas qu’un bourgeois rangé en mal d’excitation, surtout si elle relève de la transgression. Franchir un seuil, donc, qu’un événement inattendu nous fait regarder en face et voir ce qu’on ne voulait pas voir, un miroir peut-être. Cette quête de l’auteur, dans son cheminement parallèle avec l’homme qui se trouve de l’autre côté de la barrière, n’est surtout pas celle de la belle image, de soi ou du monde, mais d’une image de ce qui est cabossé, abîmé, fêlé.

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