« Ou vif » est le 4ème roman de Anne Terral. Composé sous forme de fragments ciselés dans une prose poétique où le retour à la ligne vise à mettre en lumière l’étincellement de chaque phrase, ce livre est un ravissement à plus d’un titre. Celui du ravissement du père à la vie, et celui de sa fille, qui quarante ans après, le retrouve et se retrouve. Alternant les préparatifs de ce rendez-vous avec le récit des éléments fondateurs de sa vie sans lui, l’autrice tend en 67 fragments le fil de cette rencontre tant attendue.
Dans une écriture cinématographique, le récit « avance comme un train dans la nuit » selon l’expression de Françoise Truffaut[1], nous accompagnant telle une « voix off » d’un bout à l’autre de ce livre où se déploient les images d’une vingtaine d’années de vie restituées dans une langue précise et poétique. Y alternent au présent, la vie saisie au moment de la mort du père intervenue quand la narratrice avait 9 ans, et les préparatifs de ses retrouvailles lumineuses avec lui, 40 ans plus tard.
On pense dès les premières pages au film « Les choses de la vie » roman de Paul Guimard (1967) adapté par Claude Sautet, le récit s’ouvrant sur un éclat qui se loge dans le pare-brise de la 403 familiale, signe prémonitoire de la mort à venir. Autour de cet accident premier, se diffractent les ondes de cet éclat dans la vie d’un être.
L’état de sidération dans lequel la mort du père plonge la narratrice est ici parfaitement décrit sous forme d’un évitement qui durera jusqu’à ses vingt-quatre ans. Elle ne veut pas savoir comment est mort son père, et pour le rendre présent malgré tout, les cauchemars s’invitent sous forme de couteaux qu’il faut éviter de recevoir chaque soir. Ce n’est qu’un exemple des multiples sortilèges de l’imagination qui seront mis en œuvre pour échapper à l’indicible.
Peu à peu, le livre construit par fragment une lettre ouverte au père où la narratrice lui donne de ses nouvelles afin de reprendre un dialogue qu’elle ne pensait pas pouvoir renouer. Et c’est tout le miracle de la littérature, que de s’autoriser à rendre la vie à ceux qui ont disparu ; celui de saisir toute la liberté qui est donnée à l’écrivain de réécrire son histoire.
Ainsi, le livre d’Anne Terral n’est pas vraiment un livre de deuil, bien qu’y soit évoqué le père disparu et toutes les vies, tous les événements qui n’ont pu être vécus avec lui, c’est au contraire un livre de vie, d’où le titre « ou vif », comme si vivre avec ou sans le père était un choix, comme si, avec le secours d’une littérature puissante pouvait se reformer un dialogue trop tôt interrompu et se reformer une vie « avec ».
Extrait :
« Dans l’agenda, marquer d’une croix ce jour.
Le jour de l’inconcevable joie.
Je marche vite alors que rien ne presse.
C’est à cause de toi et de ce qui nous arrive, à cause de ce qui dépasse l’entendement et ne peut être nommé. »
En choisissant la vie et la littérature, Anne Terral retire une à une les épines qu’ont laissé sur son chemin cette absence abyssale. Pour prendre une revanche sur ce que la vie lui a ôté ; comme une victoire de la vie sur la mort, la conquête de la mémoire se fait littérature. Une célébration incarnée de la vie et un grand plaisir de lecture offert à chacun, dans ce roman porté par une prose brillante.
Danièle Pétrès
[1] sur lequel l’autrice a réalisé une fiction radiophonique
Nous recevrons Anne Terral à Aleph-Écriture, 9 rue de Saint-Pétersbourg dans le 8ème arrondissement le jeudi 2 avril prochain à 18h00. Écrivaine et éditrice, elle nous parlera de la genèse de « ouf vif », de ses choix stylistiques, de sa pratique d’écrivain, et de la manière dont elle concilie ses trois activités : l’écriture de romans, celle de fictions radiophoniques et de ses nombreux livres pour la jeunesse. Inscriptions ici.
Née en 1970 à Toulouse, Anne Terral écrit des romans pour les adultes (Après, Dans la nuit des autres, Curiosité – éditions Stock), des albums, romans et documentaires pour les enfants (publiés aux éditions Casterman, Syros, Albin Michel Jeunesse, Bayard, Tallandier Jeunesse, La Martinière Jeunesse…) et quelques inventions radiophoniques (Perruches, Haut/Bas, François Truffaut en 24 images/seconde – France Culture).
instagram : https://www.instagram.com/anne_terral/
« Comment je n’ai pas sauvé la terre » de Stéphanie Arc, par Pierre Ahnne