Paulownia, Sylvie Bocqui (Arléa), par Pierre Ahnne

C’est à la fois le roman par excellence et pas un roman du tout. Un homme quitte une femme (« Là, il vient de dire calmement « Écoute, voilà, je m’en vais » »).

Elle souffre. Puis elle commence à souffrir moins (« Au début elle ne veut pas, elle y tient, à lui ou plutôt à l’absence et à la douleur qui l’incarnent. Mais ça se détache qu’elle le veuille ou non »). Elle rencontre un autre homme. Elle reprend vie.

Voyage d’hiver

Amour, chagrin, rencontre…, tout le romanesque est là. Mais, déjà dans Ce genre de filles (Arléa, 2018, voir ici), Sylvie Bocqui ne partait de la tradition romanesque (en l’occurrence, celle de l’éducation sentimentale) que pour déconstruire systématiquement la forme roman en tant que telle. Si les thèmes de son récit sont caractéristiques du genre romanesque, ils le sont aussi de la poésie, et on songe, à lire Paulownia, à ces cycles que Schubert ou d’autres ont mis en musique, et qui content les passions malheureuses d’un narrateur-poète. Comme Müller dans La Belle meunière ou Le Voyage d’hiver, l’écrivaine strasbourgeoise dissémine l’aventure de son anonyme héroïne en  instantanés juxtaposés, fragments d’une vie que la séparation a fait voler en éclats et qui se réassemble peu à peu. Les « images de plage, de vagues, de châteaux de sable, de baisers » deviennent autant de parcelles de temps arrêtées et saisies chacune, en deux ou trois pages, dans la fulgurance de leur réapparition et du deuil qu’elles ravivent — car « les souvenirs contiennent des souvenirs et des souvenirs, elle peine à demeurer à la surface du présent des choses ».

On n’est pas dans la psychologie : la sensation domine, et, minutieusement explorée, se fait le signe de l’émotion. À moins que l’héroïne n’y revienne, ne « la précise en la pétrissant de vocabulaire », pour retrouver en elle la saveur de l’amour physique — « les pleins, les plis, les angles, le laiteux, le salé, le laqué ». Et quelquefois aussi la perception s’affranchit de toute association et de tout état d’âme, pour rester là, énigmatique, symbole dont la signification s’est absentée. Ainsi de ces poireaux mis à refroidir dans de l’eau et que la femme abandonnée contemple comme on le ferait d’une toile abstraite — « Ça va du vert pulpé de la feuille du pourpier jusqu’à la transparence fuyante de l’albumine frais ».

Dans le manque d’un mot

Pas de hasard, cependant, dans la disposition et l’ordonnance de ces éclats de vie, mais une construction d’autant plus rigoureuse qu’elle est moins chronologique que verbale.

Le titre mystérieux ne désigne rien d’autre ici qu’un trou de mémoire : le nom de l’arbre aux fleurs mauve, perdu au moment de la rupture, alors que celle qui restait seule le contemplait par la fenêtre, lui revient vers la fin du livre (« Mais où étais-tu ? »). Alors, « quelque chose se met en place absolument. S’emboîte, s’épouse, s’achève comme une pièce de puzzle insérée dans la découpe qui l’attendait ». « Quelque chose » qui n’est autre que le texte lui-même, écrit dans la béance ouverte par le manque d’un mot. Et, de façon quasi lacanienne, ce mot manquant semble renvoyer lui-même à un autre mot, qui ne sera jamais prononcé, « ce mot de la vie qu’il a emporté avec lui en partant ».

Comment dire le manque, l’absence ? Plutôt que de les raconter, Sylvie Bocqui, à la manière des poètes ou des peintres, les montre. Et continue ainsi de pousser le roman dans ses limites les plus intrigantes et les plus singulières.

P. A.

Critique littéraire et romancier, Pierre Ahnne a publié six romans entre 1997 (Comment briser le cœur de sa mère, Fayard) et 2015 (J’ai des blancs, Les Impressions Nouvelles). Depuis 2011, il tient un blog littéraire, sur lequel vous pourrez retrouver cet article dans Le Nouveau blog littéraire de Pierre Ahnne.

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