« La Cantatrice et le Gangster » de Pierre Ahnne au Théâtre de L’île-Saint-Louis

Du mardi 19 au dimanche 24 novembre 2019, la pièce de Pierre Ahnne, La Cantatrice et le Gangster, sera jouée au Théâtre de l’Île-Saint-Louis par Marion Hérold et Markus Fisher, dans une mise en scène de Marie-Pierre Pêcheur.

Pierre Ahnne a publié six romans et tient un blog littéraire. Nous l’avons interrogé sur les rapports qu’entretiennent l’écriture d’un roman et d’une pièce de théâtre.

La voix, l’oralité, sont toujours à l’arrière-plan de mon écriture.

L’Inventoire : Vous avez écrit une pièce qui va être jouée le mois prochain au Théâtre de l’Ile Saint-Louis à Paris. « La cantatrice et le gangster » un rapprochement bien mystérieux ! Pouvez-vous nous en dire plus sur l’intrigue ?

Pierre Ahnne : En en disant trop, je craindrais de ruiner l’effet de surprise que devraient, si tout se passe bien, amener un certain nombre de révélations qui se produiront au cours de la pièce. Mais je peux donner, au moins, la situation de départ : un gangster évadé et recherché dans toute la France a enlevé et pris en otage une cantatrice, au moment où celle-ci montait dans sa voiture ; les voilà tous les deux sur les routes, c’est la période des fêtes de fin d’année, le temps est maussade… Leur itinéraire sera, comme je l’ai déjà dit, inattendu.

L’Inventoire : Avez-vous écrit d’autres pièces auparavant ?

Pierre Ahnne : Je m’étais déjà un peu frotté à l’écriture théâtrale, avec une adaptation de Bouvard et Pécuchet, de Flaubert, que Marion Hérold et moi avions écrite. Elle a été jouée pendant quatre semaines au théâtre de Nesle, en 1991. Puis, en 1995, une pièce de moi, Conte du fond des forêts, a fait l’objet d’une lecture publique à l’ANPE Spectacles.

Ensuite, je me suis surtout consacré à l’écriture romanesque. Mais, en 2017, j’ai écrit un petit texte pour un spectacle musical, Rose au zoo, dans lequel Marion Hérold chantait des mélodies françaises où il était question d’animaux. Un certain nombre de spectateurs ayant bien voulu aimer et me le dire, cela m’a donné l’idée d’aller un peu plus loin, avec une véritable pièce de théâtre.

J’avais envie qu’il y soit question de la voix, de ce que cela signifie d’avoir une voix. Est-ce quelque chose qui serait bien de l’ordre de l’avoir, ou la voix fait-elle partie de ce que l’on est ?

Ces questions m’intéressent, et elles passionnent aussi Marion, dont je partage la vie et qui pratique le chant.

Marion Hérold dans le spectacle « Rose au zoo »

L’Inventoire : Vous avez écrit une dizaine de livres, parmi lesquels certains empruntent au roman noir (je pense à « Couple avec pistolet dans un paysage d’hiver » notamment), qu’est-ce qui vous attire dans cet univers ?

Pierre Ahnne : C’est intéressant que vous mentionniez ce roman, car il a fait partie de mes sources d’inspiration, au moins au départ. Et il est vrai par ailleurs que, dans mes autres livres, en particulier Je suis un méchant homme et Dernier amour avant liquidation (1), il est souvent question de meurtres, réels ou fantasmés, ou qui auraient pu se produire. Alors même que les personnages, l’écriture et le propos lui-même sont très éloignés du roman policier.

Je crois que cela vient du fait que tous mes livres posent, peu ou prou, la question de l’histoire à raconter : faut-il raconter des histoires ? un roman doit-il obligatoirement le faire ? du reste, que raconter, alors que tout a, d’une certaine manière, été déjà dit ?… Or, il me semble que les histoires qu’on se raconte et qu’on aime à entendre, aujourd’hui, en Occident, ce sont les histoires policières. Le cinéma y est certainement pour beaucoup : la fiction, pour nous, c’est le roman policier. Il est notre conte de fées. D’ailleurs, bien des gens ne lisent que cela. En ce qui me concerne, le « polar » au sens strict ne m’intéresse pas, je n’en lis jamais, mais je subis, comme tout le monde, son influence. Et j’aime la façon dont il est utilisé, au cinéma comme en littérature, par certains créateurs, pour parler d’autre chose.

Dans quelle mesure un roman constitue-t-il une enquête élucidée ?

Voilà peut-être une autre raison qui expliquerait l’affinité entre roman policier et roman tout court…

Mais, si le roman est une enquête, je crois qu’il l’est d’abord pour le lecteur.

Pierre Ahnne

Lire un roman, c’est collationner, plus ou moins consciemment, des indices, qui mènent, ou non, à tel ou tel dénouement. Ce qui suppose, évidemment, que l’auteur les ait disposés sur le chemin.

Cela étant, je m’intéresse, et de plus en plus, mon blog (2) l’atteste, aux romans qui ne sont pas tout à fait des romans, et qui jouent avec les limites du genre. Limites d’ailleurs fort imprécises, car ledit genre est un trou noir : il avale tout.

L’Inventoire : Le même processus est-il à l’œuvre au théâtre ? Et l’incarnation du texte ne permet-elle pas de laisser encore plus de place au mystère ?

Pierre Ahnne : Dans le cas de ma pièce La Cantatrice et le Gangster, oui, il y a certainement un processus du même genre, parce que cette pièce repose sur des retournements de situation, des découvertes, qui incitent le spectateur à faire des hypothèses et à réviser son jugement. Est-ce le cas aussi en général ? Je ne me prononcerai pas.

Et, d’autre part, comme m’intéressent les romans qui n’en sont pas tout à fait, je pratique une écriture théâtrale qui joue avec d’autres genres que le théâtre. Avec le roman, justement, le récit sous toutes ses formes. Cela se combine à un aspect musical, qui est essentiel aussi dans mes romans, dont l’écriture repose beaucoup sur le rythme et la ponctuation. Ce sera également le cas dans cette pièce, évidemment.

L’Inventoire : Quel plaisir spécifique y a-t-il à écrire une pièce par rapport à un roman ?

Pierre Ahnne : Cette question va me permettre de répondre, au moins en partie, à la précédente, dont j’ai un peu laissé de côté certaines implications…

Même dans mes romans, j’ai le sentiment d’écrire toujours pour des voix. La voix, l’oralité, sont toujours à l’arrière-plan de mon écriture.

Pourtant, celle-ci ne cherche pas du tout à reproduire le « langage parlé ». Mais elle est toujours infusée par le discours indirect, si bien qu’on ne sait pas toujours exactement qui parle mais qu’on a toujours le sentiment que quelqu’un parle.

Au théâtre, que la voix soit ou non un thème de la pièce, elle tient naturellement un rôle essentiel. Et il y a quelque chose de très excitant à savoir, au moment d’écrire, que des voix réelles vont prendre en charge ce qui est écrit pour elles, et le transformeront en quelque chose parfois d’assez différent de ce qu’on avait en tête quand on écrivait. C’est cela justement qui est passionnant : cette transformation, qui fait que, dès à présent, quand j’assiste aux répétitions de ma pièce, j’ai une vision du texte totalement différente de celle de l’auteur que j’étais au moment de l’écrire.


  1. Je suis un méchant homme, Stock, 1999
  2. Dernier amour avant liquidation, Denoël, 2009

Le Nouveau Blog littéraire de Pierre Ahnne

Enseignant et romancier, Pierre Ahnne a publié six romans entre 1997 (Comment briser le cœur de sa mère, Fayard) et 2015 (J’ai des blancs, Les Impressions Nouvelles). Depuis 2011, il tient un blog littéraire, Le Nouveau blog littéraire de Pierre Ahnne.  Il réalise des lectures-diagnostics et anime des formations à Aleph-Écriture.

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