Hélène Gestern : « Écrire revient pour moi à composer avec des voix »  

 Lors de la journée d’études sur « la langue et la voix dans la biographie », Aleph-écriture a reçu le 14 mars dernier l’écrivaine et essayiste Hélène Gestern. Retour sur cet échange mené par la biographe et formatrice Fabienne Soulard.

Ce qui caractérise avant tout l’œuvre d’Hélène Gestern, c’est son travail sur la voix. Qu’il s’agisse de personnages fictifs ou de figures réelles, comme dans ses biographies, l’écrivaine cherche toujours à faire entendre une singularité. Car un personnage n’existe véritablement que lorsqu’il parle : sa voix porte une manière d’habiter le monde, un rythme, une mémoire. Le travail d’écriture consiste ainsi à rendre ces voix crédibles et le lecteur peut alors les entendre intérieurement. « Mon travail consiste à écouter ces voix, à trouver leur tonalité propre et à leur donner une forme qui paraisse juste », indique Hélène Gestern à l’occasion de sa venue dans les locaux d’Aleph pour la journée d’études sur la langue et la voix dans la biographie.

Cette attention à la langue, aux inflexions de chacun, traverse ses différents livres, mais elle prend une forme particulière dans ses romans. Dans Atelier 4, son dernier ouvrage, l’intrigue s’ouvre sur la découverte possible du corps de Natacha, chimiste retrouvée morte dans l’entrepôt de l’usine où elle travaillait. Sa sœur aînée Irène, médecin généraliste, est appelée à identifier le corps. L’événement déclenche une enquête : s’agit-il d’un accident, d’un suicide ou d’un homicide ? Pour tenter de comprendre ce qui s’est passé, la narratrice reconstitue le parcours de sa sœur, interroge ceux qui l’ont connue et rassemble des fragments de témoignages. Le récit se construit ainsi à partir de multiples voix : celles des proches, des collègues, des témoins, mais aussi celles qui apparaissent dans des documents ou des procès-verbaux. Le roman devient une sorte de mosaïque narrative où chaque parole contribue à éclairer un pan de la vérité.

Ce principe polyphonique est également au cœur d’un autre de ses romans, Cézambre. Le narrateur,  Yann de Kérambrun, professeur d’histoire, revient dans la maison familiale de Saint-Malo où il a passé ses étés d’enfance. Il y découvre les carnets, les correspondances et les archives de son arrière-grand-père, fondateur d’une compagnie maritime Kérambrun & Fils. Là encore, l’histoire se recompose peu à peu à partir de traces : documents, souvenirs, récits. Les voix du passé dialoguent avec celle du narrateur, faisant surgir secrets, drames et révélations familiales. La quête intime rejoint alors une exploration plus large du temps et de la mémoire. Cette forme d’enquête fait partie intégrante du travail romanesque d’Hélène Gestern. « Elle me permet d’explorer la mémoire des individus, mais aussi les milieux sociaux dans lesquels ils évoluent », précise l’écrivaine.

Dans Atelier 4, par exemple, la question du travail apparaît centrale. À travers les témoignages recueillis par la narratrice, se dessine un portrait social : des hommes et des femmes venus d’horizons très différents racontent leurs conditions de travail, leurs tensions, leurs souffrances parfois. L’autrice explique que cette thématique s’est imposée à elle en observant combien, malgré la diversité des métiers, beaucoup d’expériences se ressemblent : les mêmes difficultés, les mêmes formes d’épuisement ou de désillusion se retrouvent dans le monde du travail.

« À l’origine, j’avais envisagé de traiter ce sujet sous la forme d’un essai. Mais j’ai finalement choisi le roman. La fiction permet de déployer une pluralité de regards, de donner la parole à plusieurs personnages et de restituer la complexité des situations. »

Ce passage par la fiction lui offre aussi une liberté particulière. Le roman autorise la circulation des voix, l’exploration de trajectoires multiples et la construction d’un récit collectif. En donnant la parole à des personnages différents, il permet de restituer la complexité du réel et de montrer comment des vies se croisent, se répondent ou se contredisent. « Au fond, écrire revient pour moi à composer avec des voix : celles que l’on trouve dans les archives, celles que l’on recueille dans les témoignages, celles que l’imagination fait naître. » C’est dans ce dialogue entre les voix que le récit prend forme et que les personnages acquièrent leur profondeur.

Laetitia Moréni

Hélène Gestern, Atelier 14, éditions Grasset, 2026