Frédéric Martin et Lionelle M. , sont tous deux photographes. Ils ont lancé leur revue début 2026, avec un appel à contributions très suivi : « L’idée de la revue Interstice est née d’un constat et d’une volonté. Il nous a semblé que le texte, l’image étaient trop régulièrement séparés ». Avec des prédécesseurs illustres comme feu L’Egoïste, il ne reste guère qu’Edwarda pour confronter textes et images, mais sur un autre concept… Interstice est une revue actuelle, en risographie, et en noir et blanc. Nous avons rencontré ses deux fondateurs.
L’Inventoire : Comment avez-vous eu l’idée de créer cette revue ?
Frédéric Martin : C’est une idée que j’ai depuis longtemps. Je suis familier du livre depuis toujours, et depuis quelques années du livre de photographie que je chronique sur mon blog 5ruedu.fr. Or, si j’ai l’envie de créer une maison d’édition, je n’en ai pas les moyens financiers. Par conséquent la revue par son format plus contraint, plus resserré qui nécessite d’exprimer les choses de manière directe, et son coût de fabrication moins élevé m’a semblé un bon compromis.
Il me manquait juste de rencontrer une personne assez courageuse pour se lancer dans pareille aventure ! Ce fût Lionelle.
L’Inventoire : Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Lionelle M. : La rencontre s’est faite sur une autre revue à laquelle nous collaborions. Je m’occupais de la gestion de projet et Frédéric du comité de sélection photo.
L’Inventoire : Le nom de la revue est-il venu tout de suite ?
Frédéric Martin : J’avais déjà le nom avant de rencontrer Lionelle. L’interstice c’est ce minuscule espace dans le béton où naissent les coquelicots et pour moi il paraissait évident qu’il fallait creuser cet écart, chercher en lui ce que la photographie, la littérature pouvaient en dire.
L’Inventoire : L’idée est de mêler photographie et littérature je crois. Pourquoi est-ce important qu’il y ait des textes ?
Frédéric Martin : Je suis assez pour le décloisonnement de manière générale. Le texte est une nécessité parce que nous sommes convaincu.es qu’il a toute sa place en compagnie de la photographie. On les sépare encore trop souvent, or pour nous ils font écho l’un à l’autre. Là où l’image parfois est trop précise le texte apportera une nuance, une subtilité. Là où le texte s’échappe trop l’image resserre. Mais il ne s’agit pas de faire un texte qui soit la narration d’une image ou l’inverse. Ils vivent en interdépendance autour du thème et pourtant en autonomie.
L’Inventoire : Combien d’auteurs littéraires dans ce premier numéro ?
Frédéric Martin : Nous aurons trois auteur.es littéraires dans ce premier numéro. Sébastien Berlendis et Céline Navarre, deux écrivain.es que nous admirons beaucoup par la qualité et l’originalité de leur expression et que nous avons décidé d’inviter et Lili-Meigge Moinon qui est la gagnante de notre appel à candidature et qui propose un texte entre poésie et prose, plein de fantasmagorie et d’inventivité.
L’Inventoire : Comment ont été choisi les photographes de ce numéro ?
Frédéric Martin : Comme pour les textes nous avons deux modes pour la sélection. La plupart des photographes et des auteur.es littéraires sont invité.es. Pour ce numéro nous invitons Stéphane Charpentier, Stéphanie Di Domenico, Jean Puibaraud et Oona Skari Duroy. Ce sont des photographes dont nous suivons le travail depuis longtemps, dont l’œuvre et le regard offrent quelque chose de nouveau.
Et il y a une photographe, Maëva Benaiche, qui a été la gagnante de notre appel à participation. Nous l’avons choisie parce que la série qu’elle proposait creuse un sillon très singulier, très personnel de l’outremonde et que ça nous semblait une évidence de mettre en avant celui-ci.
Ça n’ôte rien aux travaux des autres candidat.es !
L’Inventoire : Qu’est-ce qu’évoque « L’outremonde » pour vous – au-delà du livre de Don de Lillo ?
Frédéric Martin : L’Outremonde ce sont ces territoires, ces espaces, aussi bien physiques, que mentaux ou mystiques, que nous ne voulons pas voir. Par ignorance, par crainte, par rejet. Or, il nous semblait fondamental de les représenter, de leur donner une forme. Les artistes invités, ou vainqueurs de l’appel à candidature ont fait le choix de se confronter chacun.e à sa manière à cet outre-monde. C’est parfois mystique comme chez Stéphane Charpentier ou Lili-Meigge Moinon, politique au sens large du mot pour Stéphanie Di Domenico, Oona Skari ou Jean Puibaraud. C’est aussi intime, personnel, amoureux comme chez Sébastien Berlendis, Céline Navarre ou Maëva Benaiche.
L’Inventoire : L’idée de faire une revue en risographie est-elle un choix générationnel, tendance ou programmatique pour démarrer une revue sur un support « pauvre » (à l’opposé du papier glacé qui sanctuarise, sans forcément laisser la place dans le tirage à l’émotion et l’accident) ? En d’autres termes est-ce un parti-pris formel intrinsèque ?
Lionelle M. : En fait, c’est un peu tout ça. Il y a la dimension générationnelle, la riso est à la mode. Mais surtout deux éléments d’importance : le rendu et le prix. Le rendu riso est très particulier et nous semblait aller dans le sens de cet interstice. C’est assez indéfinissable, mais la riso par son côté un peu artisanal, un peu brouillé, presque punk s’éloigne des choses très formelles, mainstream. Partant de là ça offrait un écrin particulier à nos artistes, écrin qui rappelle selon nous l’écart, la marge. Et puis, la riso ne coûte pas trop cher !
L’Inventoire : Beaucoup des photographes composant ce 1er numéro sont déjà connus du monde de la photographie. Vous avez publié un « appel à contribution », combien avez-vous reçu de réponses ? Et combien ont été choisis parmi ces propositions ?
Frédéric Martin : Nous avons eu énormément de réponses, plus de 200 entre textes et photographies ; nous avons été surpris.e d’un tel engouement ! Nous l’expliquons par plusieurs raisons. Nous sommes une revue jeune et qui n’est pas établie, figée dans quelque chose, ça ouvre donc de multiples perspectives aux candidat.es. Nous sommes ouvert.es à tous les types d’écriture ce qui laisse de la place. Enfin, nous rémunérons les artistes présentés, certes modestement au regard de leur travail. Pour nous c’est un élément essentiel, parce que trop souvent le monde des revues tourne autour du gratuit. Bien sûr, c’est lié à des contraintes économiques, et nous en avons aussi, mais pour que les choses changent il faut bien que quelqu’un les initie.
Comme évoqué précédemment nous gardons un.e auteur.e littéraire et un.e photographe pour la publication papier.
L’Inventoire : Y-a-t-il une volonté de faire connaître de nouveaux photographes non exposés encore ?
Non il ne s’agit pas de mettre en avant des photographes, des auteur.es émergent.es. Il s’avère que c’est le cas concernant Lili-Meigge mais c’est un peu le fruit du hasard. Nous n’avons pas vocation à représenter la photographie émergente non plus, d’autres le font mieux que nous. Notre volonté est vraiment de créer des numéros qui essayent de balayer la thématique, de montrer toutes les dimensions qui la composent.
L’Inventoire : Il y a des exemplaires numérotés, certains avec des tirages d’art (je crois) ? Faut-il réinventer la rareté en photo ?
Lionelle M. : Il n’y a pas de tirages d’art mais par contre tous les exemplaires (de 1 à 183) sont numérotés. Il s’agit, en effet, de redonner à la rareté sa place. La production éditoriale actuelle est conséquente, très conséquente, et même les tirages en grand nombre d’exemplaires peinent à se vendre. Dans le même temps les petits objets, imprimés en peu d’exemplaires peinent à exister aussi.
Avec cette revue nous revendiquons la rareté pour inverser le paradigme. Less is more dit-on. Les numéros ne seront jamais réimprimés. Si vous voulez le premier il faut l’acheter maintenant, demain il n’y en aura plus… C’est aussi ce qui nous pousse à montrer relativement peu d’images de chacun.e des photographes. Nous pensons qu’il faut aller vers une sorte de déflation de la production, faire des objets évitant la surenchère. Interstice en est un exemple.
L’Inventoire : Vous avez fait le choix de la souscription pour financer ce 1er tirage de 183 exemplaires. Quand sera produit ce numéro ?
Frédéric Martin : Nous comptons faire un lancement le vendredi 10 juillet après-midi à Arles lors de la semaine d’ouverture des Rencontres Photographiques.
Mais il est vrai que nous avons grandement besoin du soutien des pré-commandes !
L’Inventoire : Photographe, vous développez ces dernières années une série de film photographiques à partir du travail des autres (Vanessa Kuzay, par exemple), comme si l’image devait rejoindre une autre temporalité, que sa simple reproduction était devenue banale. Faut-il des mots sur les images ou des sons pour qu’elle nous parvienne dans toute son authenticité (ou inauthenticité) ?
Lionelle M. : Pour un même sujet, une exposition, un livre photo et un film photo sont des objets indépendants. Je vois le film photographique comme une nouvelle écriture qui permet de revisiter le propos. La maîtrise de la temporalité et de l’immersion sonore permet l’accès à de nouveaux espaces intérieurs.
J’ai travaillé d’abord avec mes propres photos puis avec les photos d’autres photographes, en partie ou en totalité. C’est un exercice intéressant. On ne sait pas où l’on met les pieds. C’est probablement ce qui me plait.
En l’occurrence, pour BABCIA APRÈS LES CIGOGNES, je me suis instinctivement retrouvée à explorer une dimension du travail de Vanessa Kuzay qui n’avait pas autant été mise en avant dans son approche photo. C’est ce que j’aime dans l’exercice des sensibilités croisées : proposer un nouvel angle de lecture sans pour autant dénaturer le propos initial.
L’Inventoire : Que vous permet la création de cette revue que ne vous permet pas votre travail de photographe ?
Frédéric Martin : Pour ma part plusieurs choses. D’abord de travailler à deux. La photographie est un geste très solitaire, très monomaniaque aussi. On marche, on déclenche, on construit des images. Produire une revue c’est se confronter à l’altérité, aux choix à faire à deux, à la mise en commun de connaissances, de savoirs. C’est très très enrichissant ! La revue ouvre des perspectives humaines aussi. La rencontre avec Lionelle en est une preuve assez éclatante. Mais aussi avec les autres artistes, avec Pauline Mourey notre correctrice. Il faut aussi que je cite notre webmaster, Grisélidis Gaillet (Yesweblog) qui nous a fait un site sur-mesure, à notre image, en prenant beaucoup de son temps ! En fait, créer une revue c’est penser l’après de l’image, l’après de l’écriture. C’est mettre en forme des fragments et les réunir au cœur d’un projet collectif.
Lionelle M. : J’aime pratiquer la photographie seule. Mais une fois les prises de vue faites, j’estime que croiser les regards, les disciplines, les expertises et les publics sont les conditions joyeuses de nos existences. J’aime faire collectif et miser sur les différences et les singularités de chacun.e. C’est pour cela que lorsque Frédéric m’a proposé d’embarquer dans l’aventure INTERSTICE, je n’ai pas hésité longtemps. L’idée de faire naître ensemble une revue me paraissait assez fou et pourtant nous la menons. J’ai hâte de tenir la revue dans les mains !
Propos recueillis par Danièle Pétrès
Pour acquérir la revue il y a plusieurs méthodes :
- Les précommandes jusqu’au 30/04 au prix de 20€ (après ce sera 25 !) : https://www.helloasso.com/associations/association-l-eau-penchee/boutiques/precommande-revue-interstice-outremonde
- Vous pouvez vous abonner : https://www.helloasso.com/associations/association-l-eau-penchee/boutiques/s-abonner-a-la-revue-interstice-2-numero-an
- Adhérer à l’association L’eau penchée qui publie la revue : https://www.helloasso.com/associations/association-l-eau-penchee/adhesions/adhesion
- Ou si vous êtes un riche mécène qui veut simplement soutenir la jeune création, nous faire un don : https://www.helloasso.com/associations/association-l-eau-penchee/formulaires/1