« De mère inconnue », Pascal Bruckner, éd. Grasset

Pascal Bruckner a choisi de consacrer un livre à chacun de ses parents disparus. Le plus littéraire de ces témoignages « Le bon fils », paru en 2014 est un récit resserré et à charge où il retrace ses relations avec son père. « De mère inconnue », paru en janvier 2026, reconstitue cette fois le portrait d’une mère aimante mais méconnue. Méconnue parce que trop aimante.

Qu’hérite-t-on de ses parents? Répondre à cette question est le projet autobiographique auquel s’est attelé Pascal Bruckner depuis 2014, dans les deux livres où il retrace son enfance au sein d’un foyer dysfonctionnel. Adulé par sa mère et agoni par son père, Pascal Bruckner s’est construit dans la fuite bienheureuse, d’abord en Suisse où il a été envoyé enfant pour soigner ses poumons malades, ensuite à Paris, pour y poursuivre ses études.

« Le bon fils » est un de ces livres qui autorise à parler de son enfance sans aucune concession à la bienveillance. Plus qu’une lettre au père, il s’agit du procès qu’il fait post-mortem à ce père violent et inconséquent, qui a humilié sa femme toute sa vie, avec pour résultat un désastre commun. Dans ce livre tendu comme un arc, on assiste à l’emprise du père sur la mère et aux dégâts collatéraux sur leur fils, Pascal. « Lune de fiel », est inspiré d’une des relations sentimentales de l’écrivain où il reproduisait le schéma de ce roman familial.

Si on découvre dans « Le bon fils » le parcours trouble d’un père qui se dit antisémite bien qu’il ait traversé la 2ème guerre mondiale, on découvre dans ce second livre à l’issue d’une enquête minutieuse, que la mère du narrateur n’était pas loin d’avoir les mêmes opinions politiques que son père.

Il est sans doute plus difficile de tracer le portrait d’une mère aimante que d’un père antipathique, c’est pourquoi l’auteur s’appuie sur les multiples lettres qu’elle lui a adressées toute sa vie. Elles parsèment un récit découpé en chapitres scindés d’intertitres, telle une mosaïque d’amour à travers laquelle l’auteur parle autant de sa vie – tant les frontières de l’intime sont poreuses – que de sa mère. Car en parler c’est parler de soi, surtout quand on est un auteur célébré et que la correspondance ponctue tout son trajet éditorial.

« Les missives de M. se composaient de redites multiples encadrées par des cohortes de points d’interrogation qui avançaient telle une légion romaine. Toutes ces notes ne disaient qu’une seule chose : je pense à toi. Ou plutôt je m’inquiète pour toi, je me ronge pour toi, je me consume pour toi. Tu es un souci brûlant pour ta maman, comment peux-tu la laisser sans nouvelles, même une demi-journée ? Chaque lettre que je lui envoyais était un « soleil pour toute la journée, chaque manquement la peinait et la plongeait dans l’amertume » (p.122).

Pourtant, et c’est un regret pour lui, Pascal Bruckner ne parviendra pas à détacher sa mère de son père, bien qu’il l’ait exhortée à s’en séparer toute sa vie. Le résultat en est un combat perdu d’avance. De lettres en digression sur son parcours actuel d’écrivain et d’intellectuel, le processus d’écriture de Pascal Bruckner se découvre, et on est convié à entrer dans l’atelier de ses livres.

Une autobiographie intellectuelle qui dévoile les difficultés inconnues de l’auteur et permet de jeter un autre regard sur l’ensemble de son oeuvre. Au fond, il n’a été question pour lui comme de tout écrivain, que de creuser son propre sillon. Pour Pascal Bruckner, c’est celui de la déconstruction du pouvoir, pour en dégager la voie vers la possibilité de la liberté retrouvée.

Danièle Pétrès

NB : Pascal Bruckner ainsi que 115 écrivains annonçaient le 16 avril quitter les éd. Grasset suite à l’éviction de son PDG et éditeur, Olivier Nora.

« De mère inconnue », Pascal Bruckner, 2026, éd. Grasset

« Un bon fils », Pascal Bruckner, 2014, éd. Grasset, Le Livre de poche