Pierre Ahnne est écrivain et a créé un blog littéraire. Il réalise des lectures-diagnostic sur les manuscrits qui lui sont confiés et partage chaque mois un de ses articles sur L’Inventoire.
Avec cette publication, les éditions Fables fertiles, nées en 2022, confirment leur intérêt pour des textes à part, se situant volontiers aux confins de la narration et de la poésie et transgressant en les explorant les limites entre les deux genres. Dans Jérôme, tout au bord, dont j’avais parlé (1) à sa sortie en janvier 2025, Clotilde Escalle dessinait une zone intermédiaire entre campagne et monde urbain, où un héros lui-même flottant errait en écrivant dans un petit cahier ses étranges visions. On retrouve, curieusement, certains éléments de ce dispositif dans cet Aux chiens de me revenir pourtant très différent.
Noire musique
Nous sommes ici dans une franche campagne, qu’on croit d’abord intemporelle et de partout, jusqu’à ce que certains détails permettent d’y reconnaître les Ardennes entre 1920 et 1930. Sombre ambiance, dedans comme dehors. À l’extérieur, ce ne sont que « matins de brume », « gros nuages noirs », « terre grasse » et « forêt épaisse ». Dans les fermes, le « calendrier du Chasseur français » est « piqué au mur par des punaises pleines de chiures », le portrait de la Vierge Marie montre un « rouge à lèvres suintant le jus de pot-au-feu » et « la photo des aïeux » est « jaunie au gras de poule ». Les habitants, en proie à « la médisance et la jalousie », habitués à « jou[er] à la tomblée de la nuit dans la porcherie à frotte-frotte cochon » et à jeter dans le fumier « des avortons de toutes sortes », sont à l’image de ce cadre peu attractif.