Dis-moi la langue dans laquelle tu parles, je te dirais comment tu penses

Etel Adnan artiste et poétesse née au Liban jonglait avec plusieurs langues. Elle a baigné dans un bain polyglotte où se mêlaient notamment l’arabe, le français et l’anglais. La langue qui aurait dû être maternelle, celle qui l’a été et celle de l’exil… L’arabe est resté un paradis interdit dont elle ne s’est pas saisie pour écrire. Pour surmonter ce manque, elle s’est emparée du langage pictural. « Je n’avais plus besoin d’écrire en français, j’allais peindre en arabe. » Et dans ses œuvres, elle joue parfois avec les deux.

Son œuvre poétique est donc composée en français et en américain au gré de ses déplacements car « [son] écriture pousse sur le sol où [elle] habite ». A 20 ans, elle a commencé à écrire un poème en français qu’elle a appelé « Le livre de la mer ». « Un poème qui voit l’interrelation entre le soleil et la mer comme une sorte d’érotisme cosmique. » écrit-elle. Si ses œuvres sont généralement traduites en arabe, pour ce poème il a fallu attendre. En français, la mer est un nom féminin et le soleil est masculin tandis qu’en arabe c’est l’inverse. « Donc le poème non seulement et presque intraduisible en arabe, mais au sens propre du terme, il n’est pas pensable en arabe. »

Hervé Le Tellier prend un exemple similaire en évoquant la chanson de Charles Trenet « le soleil a rendez-vous avec la lune ». A la différence du français « soleil », en allemand « Die Sonne » est un nom féminin tandis que « Der Mond » est un nom masculin. Là encore, c’est comme une révolution, un retournement complet de situation.

La poétesse qui, pendant toute sa vie, a navigué entre les langues et les continents, s’est emparée de la particularité de chacune d’entre elle. Ainsi elle relate : « J’entrais dans la langue anglaise comme une exploratrice : chaque mot était naissant, les expressions étaient des créations, les adverbes étaient immensément immenses, les verbes lançaient des flèches, une simple préposition comme in ou out était une aventure ! Écrire était un sport, les phrases étaient comme des cavales, ouvrant des espaces devant elles avec leurs énergies, c’était beau de les chevaucher. »

La liberté avec laquelle elle s’approprie un langage permet à l’artiste/poétesse d’inventer « un genre d’écriture pour trouver la forme qui épouse le propos. » dit le poète Omar Berrada. Et n’est-ce pas ce que l’on cherche en écrivant : inventer une langue singulière ?

C’est en écrivant que notre pensée s’élabore. Les sonorités et le genre des mots guident notre manière de penser. Alors, dis-moi dans quelle langue tu écris, je te dirai comment tu appréhendes le monde.

Camille Berta

Sources :

Etel Adnan – Écrire dans une langue étrangère – L’Echoppe – 2014. Ce texte a initialement paru en anglais en 1984 et a été revu par l’autrice pour la présente traduction française.

Etel Adnan, une artiste à la croisée de la langue, de la peinture et des continents – Emmanuelle Lequeux – Le Monde, 12 novembre 2021, à l’occasion de l’exposition Écrire, c’est dessiner – Centre Pompidou-Metz – 2021/2022

Pour découvrir ses œuvres picturales et ses recueils de poèmes : https://www.galerie-lelong.com/fr/artiste/34/etel-adnan/

A retrouver en atelier « carnets d’art », qui reprend en novembre: https://www.aleph-ecriture.fr/atelier/carnets-dart