Le dernier amour de Leoš Janáček retrace la rencontre du compositeur et de Kamila Stösslová à travers le prisme de la vie de son biographe. Dans ce roman construit en miroir, nous entrons de plain-pied dans le lent travail d’écriture d’une biographie et les questions qu’elle soulève, dont le difficile choix auquel tout écrivain est confronté : écrire une biographie, ou écrire le roman de sa vie ? « Il avait rêvé de mettre l’amour et l’écriture au même endroit, quelle erreur ! Le roman de la cinquantaine n’était-il pas plutôt, se demanda-t-il soudain, celui qu’il s’était mis à écrire, entre Janacek et lui-même ».
A 63 ans, Janáček goûte tout juste à la notoriété avec la reprise à Prague de son opéra Jenufa. Marié à une femme dont il s’est lassé, il rencontre Kamila Stösslová aux Thermes de Luhacovice. De trente-huit ans sa cadette, cette femme mariée et mère de deux enfants deviendra sa muse jusqu’à la fin de sa vie.
Pour tenter de séduire la jeune femme, le compositeur fait de fréquents séjours à Luhacovice, il l’invite sous son toit avec son mari, multiplie les rencontres ensuite, contre toute raison puisque la belle lui donne peu de signes d’intérêt, tout juste consent-elle à entretenir une correspondance. Celle-ci sera abondante et passionnée de la part du compositeur. Celle de la destinataire ayant été largement détruite, ce qu’il en subsiste laisse à penser que cet amour n’a pas été payé de retour. Mais cet amour a-t-il été « consommé » ? Réciproque ? C’est à cette question en particulier que s’attache son biographe, Joseph, confronté lui-même à la possibilité d’aimer une femme beaucoup plus jeune que lui.
Le grand plaisir de lecture procuré par ce livre tient à notre découverte des moments de création de Janáček, une musique inspirée par le bruissement de pas dans la neige, de la cafetière qui bout ou du son cristallin du rire de sa muse. Tout est objet de création pour Leoš, l’amoureux transi de Kamila Stösslová et tout fait écho ensuite à la propre vie de son biographe, Joseph, en train lui aussi, de tomber amoureux d’une autre femme que la sienne. La jeune Clélia, au fil des pages colonise les pensées du biographe, jusqu’à entrer dans le livre qu’il est en train d’écrire, prenant la place centrale dévolue à Janáček.
Cet haletant combat pour s’autoriser à aimer une femme différente de lui et beaucoup plus jeune, est ce qui tend le récit d’un bout à l’autre, nous restituant la présence de Janáček de manière humaine et proche, comme une biographie plus classique n’aurait su le faire. Se superposent ainsi trois fils dramatiques : le récit de la vie de Janáček et la façon dont il a créé ses dernières œuvres, celui de la construction de cette biographie, traversée par les questionnements du biographe aux prises avec une histoire qui de plus en plus, déteint en quelque sorte sur sa propre vie, et enfin le récit de sa rencontre avec une femme plus jeune, dont il ne sait s’il doit se laisser aller à l’aimer, ou si son âge le lui interdit.
Porté par des descriptions ciselées et un style envoûtant, un roman délicieux autour du moteur de la création: l’amour.
Danièle Pétrès
Une rencontre avec Alain André, animée par Marianne Jaéglé aura lieu à Paris le 18 mars 2026 de 18h à 19h30. Inscriptions ici
Une rencontre est également organisée à Aleph Lyon, le 21 mars en présence de l’éditeur. Celle-ci sera animée par Catherine Berthelard (podcast YouTube)
Alain André, Le dernier amour de Janáček, Aethalides éditions, Janvier 2026
Alain André a fait paraître des romans et des nouvelles, ainsi que plusieurs essais sur l’élaboration de nouvelles pratiques d’atelier d’écriture. Son premier roman, Rien que du bleu ou presque (Denoël, 2000), a été salué par Annie Ernaux. Après avoir fondé puis dirigé pendant 30 ans le centre de formation Aleph-Écriture, première école d’écriture en France, il se consacre aujourd’hui entièrement à l’écriture et vit à La Rochelle.