Marianne Jaeglé : comment écrire une biographie littéraire ?

Marianne Jaeglé, agrégée de lettres modernes, écrit des livres et des films documentaires. Elle animera à partir du 5 novembre un cycle de formation intitulé « Mon personnage et moi ». En s’inspirant d’un personnage public pour écrire une biographie ou une fiction, la promesse de cet atelier est « en cinquante feuillets, de recréer l’énigme d’une vie ». Ce stage, elle l’a conçu à partir de son expérience de la biographie. Dans son roman « Vincent qu’on assassine » (sélection Prix des lycéens Folio, sélection Prix Rayo-Nantes, sélection Prix Saint-Maur en poche du roman, sélection Prix du Parisien magazine 2018,), elle a su retracer les deux dernières années de la vie de Vincent Van Gogh et éclairer un destin qu’on croyait bien connaître.

Alors, comment s’empare-t-on de la vie de quelqu’un d’autre en y insufflant ses propres pensées pour en faire un roman bouleversant, entre fiction et réalité historique ?

 

L’Inventoire : Vous animez bientôt un cycle du soir pour Aleph-écriture autour de la biographie littéraire. Vous avez écrit plusieurs biographies. Qu’est-ce qui vous plait dans le principe de la biographie ?

Marianne Jaeglé : Je fais partie de ceux qui éprouvent cruellement un manque du côté de : « qu’écrire ». « J’ai beau secouer et presser, mon âme est un encrier sec » écrit Italo Calvino dans le Château des destins croisés. J’éprouve cette sécheresse, cette absence d’inspiration au quotidien. De ce fait, la vie des autres est pour moi un matériau commode, à la fois inspirant, à portée de main et inépuisable.

Qu’est-ce que « l’exo-fiction » ?

Il s’agit d’une catégorie de romans inspirés de la vie d’une personne réelle, mais qui s’autorise le recours à des procédés d’écriture de fiction (comme par exemple le jeu des points de vue, qui donne accès à la subjectivité d’un ou de plusieurs personnages, le monologue intérieur, la dramatisation par le recours à des scènes, des dialogues, etc.). En ce sens, l’exo-fiction se distingue de l’auto-fiction (centrée sur la personne de l’auteur) et de la biographie (qui propose un récit purement extérieur et s’en tient aux faits…).

Il s’agit, grâce aux moyens de la fiction de donner le meilleur accès possible à une période donnée, une personne ayant réellement vécu, à un événement ayant réellement eu lieu. On pourrait dire que l’exo-fiction, c’est la littérature qui s’empare de l’Histoire.

Quand vous parlez, dans la description de votre stage, de « recréer l’énigme d’une vie », est-ce que c’est la recherche d’une vérité, d’un secret, qui vous anime ?

L’interrogation est un puissant moteur d’écriture. Je ne m’imagine pas écrire quelque chose qui serait parfaitement clair et intelligible d’emblée (je n’imagine pas non plus les lecteurs intéressés à lire cela).

L’élucidation des choix d’un individu, la nature complexe de la relation entre plusieurs personnages, les zones d’ombres d’un destin : voilà la matière du romancier.

En outre, alors que la biographie s’ingénie à nous donner d’une vie une image parfaitement claire, lisse, rectiligne, le roman quant à lui, s’efforce me semble-t-il de rendre aux événements, aux êtres, aux trajectoires toute leur épaisseur sensorielle, mais aussi leur caractère aléatoire. Bref il s’agit non pas de donner d’une vie « une petite image claire et usuelle comme celles que l’on suspend aux murs des écoles » pour citer Marcel Proust, mais au contraire de restituer quelque chose de la densité, de l’opacité, des contradictions, bref, du mystère de la vie elle-même.

Comment utilisez-vous les documents biographiques que vous trouvez ? En romancière ou en historienne ?

Selon moi, ce genre particulier de l’exofiction impose une grande rigueur dans l’usage des documents et dans la restitution des zones d’ombres de la vie d’un personnage.

En tant qu’auteur, mon objectif est d’être au plus juste et au plus près d’un personnage, pas de lui prêter mes propres fantasmes, ni de le réinventer, encore moins de réécrire l’Histoire. Quand on crée un personnage de fiction, on est totalement libre. Quand on s’empare de la vie d’une personne ayant réellement existé, le respect s’impose. Il s’agit selon moi d’aller vers le personnage et non de l’attirer à soi. Ici plus encore qu’ailleurs, la fiction doit être au service d’une vérité, qu’elle soit historique ou individuelle, objective ou subjective.

Ainsi, un grand nombre des dialogues de Vincent qu’on assassine sont fabriqués à partir d’extraits de la correspondance.

On trouve dans une lettre à Théo la phrase : un peintre « peint non seulement avec de la couleur mais avec de l’abnégation et du renoncement à soi et le coeur brisé ».

Dans mon roman, Anton Hirshig, le jeune compagnon de Vincent à Auvers sur Oise lui demande s’il a jamais eu envie de se marier et s’attire cette réponse : « Tu es trop jeune pour le savoir, ajoute-t-il à voix basse : un peintre peint non seulement avec de la couleur, mais aussi avec de l’abnégation, des renoncements à soi et le cœur brisé. »

Mettre en scène sans trahir, rendre vivantes et crédibles les réflexions écrites sans en altérer l’esprit… Les mots mêmes de Vincent Van Gogh m’ont souvent donné le « la », la note juste à partir de laquelle j’ai tenté d’accorder mon propre texte.

Rencontrez-vous des témoins de la vie de ceux dont vous racontez le destin (ou des descendants dans le cas de Van Gogh) ?

Dans le cas de Vincent Van Gogh, il n’y a pas de descendants directs, d’une part. D’autre part, son histoire est extraordinairement documentée : tableaux, correspondances, biographies, monographies, études psychiatriques… Tout le matériau dont je pouvais avoir besoin était à portée de main.

Musée van Gogh – Amsterdam

Dans votre livre « Vincent qu’on assassine », vous débutez votre roman par l’histoire familiale de Vincent, plaçant ainsi d’emblée l’équation tragique de son destin, dont la résolution serait le roman. Avez-vous mis longtemps à trouver « le bon fil » le bon angle, pour raconter l’histoire de Vincent ?

Si la mort de Vincent Van Gogh avait été un homicide accidentel, il n’y aurait pas eu de roman à faire. C’était un événement triste, voilà tout.

Mais en travaillant sur les documents, je me suis rendu compte que cet homicide n’était pas arrivé par hasard. Il n’était en réalité que l’aboutissement d’un processus qui avait commencé des années auparavant, et dont toute la vie de Vincent Van Gogh porte la trace : la culpabilité, une culpabilité qui cherche sans relâche son châtiment.

J’ai voulu montrer ce qui est à l’œuvre dans la vie de Vincent de façon évidente : la névrose, qui apparait sous la forme manifeste de la répétition d’événements destructeurs pour lui.

Il s’installe comme pasteur au Borinage, les autorités ecclésiastiques demandent son éviction. Il s’installe à la Maison Jaune, on fait une pétition contre lui. Il s’accroche comme un fou à Paul Gauguin, celui-ci l’abandonne. À Arles puis à Auvers, les gamins le persécutent. Puis quelqu’un finit par lui tirer dessus. Du moment où ce processus a été clair pour moi, j’ai procédé, telle l’écrevisse, à reculons.

Je suis partie de la mort de Vincent Van Gogh et je suis remontée dans le temps jusqu’au moment où il m’a semblé qu’on pouvait percevoir cette dimension de névrose à l’œuvre dans sa vie. Et c’est cette névrose qui a fourni sa structure au roman. Deux ans de la vie de Vincent suffisent à faire voir ce qui le travaille sans qu’il en ait clairement conscience.

Pourquoi vous être tant intéressée à son histoire ? Est-ce que ce n’est pas la figure de l’innocent, en lui, de l’injustice dont il a été victime sous de multiples formes ?

Je crois que c’est avant tout cet écart entre l’homme que nous admirons tous aujourd’hui et le mépris dans lequel Vincent était tenu de son vivant, qui m’a donné l’énergie d’écrire. J’avais envie de retracer cet effort d’un artiste que le monde refuse de reconnaître. D’autre part, Vincent est d’une bonté surnaturelle, il y a quelque chose d’une figure christique, chez lui. Il est aussi un bouc émissaire pour les gens médiocres dont il est entouré… J’étais fasciné par cela. En outre, tout ce qui me passionne, la question de la création, la question de la différence et aussi celle de la maladie mentale se trouvaient réunies en un seul homme… C’était pour moi le sujet idéal, celui que j’avais cherché pendant des années.

D’une certaine manière, la conduite du récit me fait presque penser à un film d’Hitchcock, dont les scénarios tournent toujours autour d’un faux coupable ou de quelqu’un qui se croyant coupable, est accusé à tort.

Je n’ai pas voulu écrire un roman policier, et à mon avis, le cœur du livre ne repose pas sur une enquête traditionnelle.  Qui est l’assassin de Vincent Van Gogh n’est pas la question la plus intéressante, à mon sens. La vraie question est plutôt : comment a-t-on pu croire cent vingt années durant à un suicide qui n’est pas le moins du monde crédible ?  Qu’est-ce qui, dans le caractère de Vincent lui-même, explique que le monde ait accepté de croire à cela ? Et enfin pourquoi a-t-il fait ce choix ahurissant de  protéger celui qui l’a tué ?

Il est communément admis que Vincent s’est suicidé, vous avancez dans ce livre une toute autre issue. Est-ce un point de vue que d’autres historiens d’art partagent ?

La démonstration qu’ont faite les journalistes américains Steven Naifeh et Gregory White Smith du probable homicide de Vincent Van Gogh est une hypothèse que même le musée Van Gogh d’Amsterdam a reconnue comme plausible. Pour ma part, je n’ai aucun doute quant au fait qu’elle finira par s’imposer.

En ce qui me concerne, j’ai écrit le livre assez rapidement (onze mois) mais depuis des années, sans le savoir, je me documentais sur Vincent Van Gogh sans objectif, par pure curiosité. La révélation concernant sa mort a été l’étincelle qui a fait fusionner en mois tout ce matériau accumulé sans objectif.

Musée Van Gogh – Amsterdam

Avez-vous envie de continuer à écrire des biographies littéraires ? D’autres peintres ?

Je vais sans doute continuer à m’inspirer de la vie des autres pour écrire. Mais je n’ai pas envie d’exploiter un filon… Plutôt que de continuer à écrire sur un peintre, mais j’aurais davantage envie d’écrire sur un écrivain, par exemple.

Par rapport à l’atelier que vous allez animer, comment allez-vous amener les participants à se saisir d’un personnage public ?

Il s’agit de les amener à découvrir quel personnage est important pour eux, et en quoi.

Est-ce un épisode de sa vie qui leur semble particulièrement  significatif ? Je pense à la Couleur de la victoire, le film retraçant le parcours de l’athlète noir Jesse Owens jusqu’aux Jeux Olympiques de 1936 à Munich… C’est un parcours sportif et politique extraordinaire, qui s’effectue en quelques années seulement, qui a une dimension universelle. Les participants peuvent avoir envie de se saisis ainsi d’un épisode de la vie d’un personnage pour sa dimension hors-norme.

Il peut s’agir aussi de les amener à découvrir et à raconter le « lien secret » qui les unit à un personnage : lien secret en ce sens que le personnage les représente, ou bien a joué un rôle dans leur vie. Dans ce cas, ils deviendront peut-être aussi des personnages du récit… C’est ainsi que dans la Reine du silence, Marie Nimier évoque sa propre enfance à propos de Roger Nimier, son père, disparu prématurément.

Ne choisissons-nous pas un personnage qui nous interroge à un certain moment de notre vie ?

Bien sûr, le choix d’un personnage n’est pas anodin. Nous sommes nécessairement attirés par des personnages qui, pour une raison ou une autre, nous fascinent ou nous interrogent. Est-ce à cause d’une ressemblance ? À cause du rôle joué par le personnage dans notre vie, comme dans le roman de David Lelait-Hello Quand je serai grand, je serai Nana Mouskouri ? Par sa stature morale, à cause du rôle qu’il a joué, comme pour Ian Karski de Yannick Haenel ? Est-ce à cause d’une dimension maléfique du personnage, comme dans HHhH de Laurent Binet ?

À chacun de savoir ce qu’il retrouve de lui-même dans l’autre et du personnage dans sa propre vie… Mais surtout, cela pose une question littéraire : quelle sera la place de l’auteur dans le texte ? Sera-t-il lui-même un personnage de l’histoire ou s’effacera-t-il derrière le personnage principal ?

Écrire sur quelqu’un d’autre, est-ce que ce n’est pas une manière d’être plus libre dans son écriture ?

On est à la fois plus libre et plus contraint. Contraint par les événements, la véracité de ce qu’on raconte et libre dans l’interprétation qu’on en donne, ou qu’on permet au lecteur de construire.

Le courant de biographie littéraire est très en vogue en ce moment. Pouvez-vous nous donner des exemples de livres qui vous ont inspirés ou accompagnés, ou tout simplement que vous aimez, dans ce domaine ?

Ils sont très nombreux. Ceux qui m’ont le plus inspirée sont Les derniers jours de Stefan Zweig, de Laurent Seksik, Ian Karski, de Yannick Haenel et Blonde, de Joyce Carol Oates.

Je pense que votre stage va être passionnant car j’ai pu déjà expérimenter lors de la présentation de votre atelier la redoutable efficacité de votre approche. Dans quel état d’esprit venir à votre stage ? Faut-il déjà avoir trouvé « son » personnage ou pas ?

Même pas ! On peut venir les mains dans les poches… et trouver de quoi écrire sur place !

On peut aussi arriver avec une tonne de documentation et l’idée du texte qu’on rêve d’écrire depuis des années…

Propos recueillis par D. Pétrès

 

Pour en savoir plus sur le cycle: Biographie littéraire, « Mon personnage et moi » animé par Marianne Jaeglé à Aleph-écriture Paris : du lundi 5 novembre 2018 au lundi 18 février 2019

  • 10 lundis soirs • 19 h 30 – 22 h 30
Vincent qu’on assassine (Poche : 2018)

Collection L’Arpenteur, Gallimard. Parution : 22-04-2016