IMG_1870_optDu 12 au 22 décembre 2013

Notre rubrique « L’Atelier ouvert » vous propose de lire et d’écrire à partir de parutions récentes. Une sélection sera publiée quinze jours plus tard dans les pages de L’Inventoire.

Cette semaine Alain André propose une consigne d’écriture à partir du livre de Jeanne Benameur « Profanes ».

Envoyez-nous vos textes à l’adresse suivante: atelierouvert@inventoire.com

1. L’extrait

« Elle s’attarde à observer l’un ou l’autre, debout, plongé dans la lecture qui l’emporte, le corps encore posé là, devant la table en bois ou les étagères, et déjà hors du monde. Elle les dessine dans sa tête, attend de se fondre peu à peu dans cette drôle de famille, de sentir qu’elle fait aussi complètement partie du navire silencieux et rêveur. Alors ça ira. Il faut qu’elle soit reliée au monde de cette façon avant de retourner à la demande d’Octave Lassallle. Au bouleversement qu’elle pressent. Elle recule le moment de sortir, prend son temps, bénit le libraire de rester ouvert si tard, et sa liberté à elle de pouvoir rentrer à l’importe quelle heure, sans avoir à avertir qui que ce soit. C’est la première fois qu’elle se formule les choses de cette façon : elle ne pense pas Je suis seule. Elle pense Je suis libre. »

 2. Ma suggestion

C’est aux pages 82-83 du dernier roman de Jeanne Benameur, Profanes (Actes-Sud, 2013). Ces « profanes » sont ceux que le vieux chirurgien Octave Lassalle a rassemblés autour de lui, dans sa grande maison, pour sauver sa propre peau. Chacun d’entre eux a son rôle à remplir. Hélène Avèle, celle que nous venons de partager un instant de vie, est peintre ; elle doit tenter de réaliser un portrait de la fille disparue d’Octave, d’une façon qui évoque les visages peints des Coptes dans les tombeaux de l’ancienne Égypte. C’est une demande, pressante, qu’elle a accepté de prendre en compte, mais qu’elle a besoin de mûrir seule, à travers des moments de solitude privilégiée, qui n’appartiennent en aucun cas à Octave Lassalle. C’est le « no man’s land » évoqué par Nina Berberova dans Le Roseau révolté (1958 et Actes-Sud, 1988) : un endroit où on est son propre maître, parce qu’il y a l’existence apparente, et puis l’autre, inconnue de tous, qui nous appartient sans réserve. Cela ne veut pas dire que l’une est morale et l’autre pas, ou l’une permise, l’autre interdite. « Simplement chaque homme, de temps à autre, échappe à tout contrôle, vit dans la liberté et le mystère, seul ou avec quelqu’un, une heure par jour, ou un soir par semaine, ou un  jour par mois. » Vous souvenez-vous aussitôt de semblables instants de solitude privilégiée, constitutifs de notre intériorité ? Pouvez-vous en évoquer un précisément, en un ou deux feuillets ? Et nous adresser le résultat ?

3. Lecture

Jeanne Benameur est née en Algérie en 1952. Elle a publié plusieurs romans chez Denoël, parmi lesquels Les Demeurées (2000 et Folio), qui lui ont acquis un public passionné. En 2008, elle a rejoint Actes-Sud (Laver les ombres, Les Insurrections singulières…). Après avoir été professeur de lettres, elle vit à La Rochelle, où elle consacre l’essentiel de son temps à l’écriture. Écrire-raconter un instant de solitude privilégiée est la première proposition d’écriture qui m’ait été faite, de manière totalement inattendue, au cours d’une session de formation destinée aux jeunes profs dont je faisais partie, à Nantes. Un poème de Michaux, je ne sais plus lequel, illustrait la proposition. On peut lire, donc, aussi bien, un passage de Berberova ou de Jeanne Benameur. Ce sont semblables leçons de brûlante liberté. Dans Profanes, on a des personnes qui cherchent. La quête spirituelle d’Octave, résolue, intime, « se frotte à d’autres âmes aussi trébuchantes et imparfaites que la (s)ienne », mais qui vont lui permettre de se frotter aux fantômes d’autrefois. Les certitudes leur sont étrangères, celles de la religion comme de l’athéisme, au reste. Ils sont liés par le deuil et par les absents, ils cherchent la « forme juste » de leur doute. La pratique de l’art – lecture, écriture, peinture – ouvre à cette recherche, spirituelle et laïque, de la forme juste. « Quelque chose d’inconnu fait route. » En nous aussi. J’ai hésité d’abord, trébuché à ma façon, en lisant Profanes. Et puis quelque chose s’est ouvert, qui ne m’a plus lâché jusqu’à la fin.

Par Alain ANDRÉ

 

 

 

 

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