Vos textes à partir de « Otages intimes » de Jeanne Benameur: V. Clément

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Photo: DP

Cette semaine, nous avons choisi de vous présenter quatre textes, parmi ceux que vous nous avez envoyés en réponse à la proposition d’écriture de Martine LEROY-RAMBAUD, à partir du livre de Jeanne Benameur « Otages intimes » (Actes Sud, 2015). Voici celui de Viviane Clement

La photo

Je suis venue de bonne heure. Avant. Les fenêtres donnent sur la cour. Les lilas sont coupés en un gros tas odorant. Les murs blanchis sont nus et reflètent la lumière du soleil. La pierre est chaude sous mes doigts. Je cherche le bon angle, recule, me déplace, l’œil collé au viseur. Je la veux toute, la façade, le mur côté droit, la porte d’entrée. J’appuie sur la poignée, je pousse mais elle ne s’ouvre pas. J’ai pourtant fait ce geste des centaines de fois ! Avant. Ce geste si anodin est impossible aujourd’hui. J’essaie de regarder à travers les persiennes entrebâillées. La pièce vide me paraît immense. Les dalles grises luisent doucement. Où est ma place ? Où est mon banc ? Je distingue vaguement de petites taches sur le mur : les portemanteaux ont été arrachés. C’est là où j’accrochais mon cartable. Avant. Je fais quelques pas en arrière et grimpe sur un tas de gravats laissé par les ouvriers. En hauteur je pourrai voir le toit de tuiles rouges et peut-être la cheminée qui ne fume plus, mais le soleil m’aveugle et je ferme les yeux. Je suis là et j’attends. J’écoute le bruit d’un engin qui monte doucement la route conduisant au village. Pourquoi suis-je incapable d’appuyer sur le bouton ? Pourquoi aucune photo ne me paraît assez bien, assez juste, assez représentative de ce que j’ai vécu ? Et soudain je comprends ce qui manque. Les rires et les cris dans la cour, la poussière soulevée par les jeux, les couleurs des manteaux jetés en vrac dans un coin, un cheval qui hennit dans le pré voisin, des odeurs d’herbe, d’arbres, une cloche qui sonne, un claquement de mains : « Petits, c’est l’heure ! » La vie. Avant. L’engin s’avance dans la cour et se met en place. Le conducteur me fait signe de reculer. Et la photo ? Trop tard ! Pas le temps ! Des horaires à respecter, des délais à tenir. Des gens du village sont là aussi et m’appellent avec de grands gestes. Je les rejoins. Une énorme boule de béton est accrochée à la flèche de l’engin. Elle balance doucement, une fois, deux fois, elle prend de l’élan et soudain s’écrase sur le mur. Les pierres volent en éclat, une poussière nuageuse s’envole, tournoie et s’écrase au sol dans un crépitement d’étincelles. Et c’est à cet instant que j’appuie sur le déclencheur.

Viviane Clement

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