Vos textes à partir de « Otages intimes », de Jeanne Benameur – M. Guyard

OLYMPUS DIGITAL CAMERACette semaine, nous avons choisi de vous présenter quatre textes, parmi ceux que vous nous avez envoyés en réponse à la proposition d’écriture de Martine LEROY-RAMBAUD, à partir du livre de Jeanne Benameur « Otages intimes » (Actes Sud, 2015).

Voici celui de Mathilde Guyard

Dernière photo que j’ai prise de toi. Depuis ta disparition, je t’ai effacée de ma vie. Dix sept ans que tu ne fais plus partie de notre présent. Je ne peux parler de toi au passé, alors je me tais. Je n’ai rien conservé de toi. Seule reste cette photo dont je n’ai jamais pu me séparer. Rangée dans une pochette plastifiée que je n’ai pas ouverte depuis des années, je la ressors ce soir et t’embrasse de mon regard. Tu es belle. Étonnant que je pense ça. Tu es ma sœur jumelle et je n’ai jamais rien pensé de tel devant mon reflet. Tu as un rayonnement que je n’ai pas, quelque chose de terriblement vivant qui te rend radieuse. C’est le deuxième week-end de septembre 1996. Nous fêtons l’anniversaire de ton opération du cœur, celle qui ta sauvé la vie il y a six ans de ça. Notre famille et tes amis sont là. Il fait beau. Le jardin respire l’ambiance d’une fête de village. Les lumières ne sont pas encore allumées, nous les réservons pour la nuit tombée, quand il sera l’heure de danser. Notre mère m’a mis d’office ton appareil photo entre les mains. C’est ta journée, ta soirée, et elle ne veut pas te voir cachée derrière l’objectif. Tu as mis ta robe à fleurs, celle qui s’ajuste parfaitement à ta taille et qui s’ouvre en corolle jusqu’à tes genoux. Assise sur les marches de la terrasse, tu t’es mise un peu en retrait de la fête, un verre de Clairette à la main. Dans quelques jours tu partiras pour l’Université. Cette fête est une charnière, tu sembles regarder la vie s’écouler. Personne ne sait encore que les mois à venir vont être les derniers, que ce départ va t’aspirer. Comment soupçonner que nous ne saurons jamais ce qui va t’arriver ? De mes doigts je caresse ta photo, dernière trace de mon œil sur toi. De mes doigts je m’imprègne de toi. Demain, c’est moi qui partirai. Demain, je pars te retrouver.

Mathilde Guyard

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