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Crédits photographiques: <dp

 Par Béatrice Dumont

Têtes baissées, sommets de crâne, doigts entremêlés aux mèches de cheveux dessus-dessous, crissement d’un feutre à pointe large sur la page, cataracte d’eau dans les tuyauteries de l’immeuble, sillons verticaux entre deux sourcils, petit choc mat d’une gomme retombant sur la table, page arrachée brusquement de son bloc, stylo rayant les lignes qu’il vient de tracer, index pincé entre deux lèvres, mordillements de peaux sur le pourtour de l’ongle, crayon à papier à l’extrémité métallique sertie d’une gomme planté à la japonaise dans l’enroulement d’une chevelure, tâches rouges de deux pull-overs rouges, deux bras croisés sur une poitrine, étole écossaise jetée sur une épaule, raclement de chaise sur le sol, tasses à thé, à café, feuilles éparses, assiettes à dessert en carton mauve, un dé bleu, stylos, verres, dictionnaires, étuis à lunettes, deux téléphones portables, une briquette de crème, un plateau de bois, un couteau à manche noir posé de biais sur un reste de galette des rois, une théière de faïence blanche ayant pour couvercle une soucoupe sur laquelle repose le sachet de thé usagé, cahiers à spirale et cahiers brochés, une trousse étroite en peau beige, cartes postales, photos, un rouleau de scotch, une pochette de tissu noire, deux tas de feuilles A4 vierges, la monumentale cafetière aléphienne, une galette non entamée avec deux couronnes de carton doré posées dessus.

Dehors, claquement de portière, vrombissement de moto.

–  Il vous reste un quart d’heure.

La phrase s’abat dans le silence, juste quelques brèves inspirations sonores. Le temps se presse et s’accélère. L’urgence se fait sentir.

C’est difficile de les interrompre, alors qu’ils sont concentrés et que l’écriture coule. Mais c’est le dispositif de l’atelier qui veut ça. Après tout, ils sont là pour ça, pour que l’atelier canalise le flot de l’écriture.

Et là, c’est l’écluse. Il faut réguler le flux pour garantir la suite de la navigation. Je vais proposer des textes d’auteur en médiations pour qu’ils se décentrent et aillent y chercher les outils qui les aideront à poursuivre.

– Vous y êtes ? Arrêtez maintenant. Vous pourrez reprendre plus tard mais pour l’instant, on va faire un détour par des textes d’auteurs qui pourra vous être utile.

Une voix implore : « 5 minutes ! « 

Je fais passer les photocopies. Dur… dur… iIs doivent quitter leurs univers et se plonger dans celui d’ un autre, un auteur . Je m’en veux. Il aurait fallu peut-être plus de temps pour le premier jet. Pourtant, tous  bientôt, se penchent sur le texte de médiation. Le dispositif est rodé. Ils le connaissent, l’acceptent, l’apprécient. Ce sont des vieux routiers : nous sommes dans un cycle de création.

Je me souviens d’une journée d’échanges de pratiques où j’avais comparé l’animateur au capitaine d’un bateau. Notre formateur avait interrogé la métaphore « capitaine de bateau ». Certes ! Mais on est en formation d’adultes tout de même. L’atelier tient compte de leurs demandes, de leurs rythmes, de leurs besoins . »

Néanmoins, cette image de « capitaine du bateau » me revient souvent. Dans des moments comme celui-ci, par exemple, lorsqu’il faut imposer de faire étape. L’itinéraire a été donné au départ et c’est le rôle du capitaine de bateau que de respecter les escales, de veiller à ce qu’on garde le cap vers la destination prévue – écrire une nouvelle. Eux sont l’équipage, à l’œuvre eux aussi. Ils ne sont pas passagers. Chacun est à sa tâche. Il s’agit d’une élaboration commune.

Tous maintenant ont posé leurs stylos : escale Geneviève Serreau.

Et vogue le navire.

Béatrice DUMONT

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