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crédits photographiques: Betweeners

Béatrice DUMONT

Fraîchement émoulue de sa formation à la conduite d’ateliers d’écriture, elle a négocié d’animer un atelier d’écriture pour adolescents dans cette Maison de quartier. Il a été convenu avec le directeur de l’établissement que l’atelier d’écriture aurait lieu de 17 heures à 18 heures 30, tranche habituellement consacrée à « l’aide aux devoirs ». Ce n’est pas le moment idéal mais il n’y avait pas d’autre possibilité. Au début, les animatrices de l’aide aux devoirs viendront à l’atelier : les jeunes les connaissent bien et leur font confiance. Elles les entraîneront à l’atelier. Ce n’est pas idéal non plus mais elle se laisse convaincre que c’est la bonne formule pour faire venir les ados.

Lors de la première séance, elle fait un petit discours d’introduction, expliquant ce qu’est l’atelier d’écriture : la proposition d’écriture n’est pas un sujet, ils peuvent écrire ce qui leur vient. L’objectif est de se faire plaisir. Les fautes d’orthographe, pour l’instant, on ne s’en occupe pas, puisque c’est eux qui liront ce qu’ils ont écrit. Elle explique aussi qu’on ne juge pas les textes mais que, après la lecture, on essaie de dire ce qu’on a aimé, ce qui nous a touchés.

Chacun dit son prénom et aussi s’il aime bien écrire ou lire. Aurélie, Steven, Boubaka, Djamila, Manon, Ali, Clément, Jennifer, Thomas : tous se présentent. Les tables ont été déplacées pour former un carré. L’atelier démarre. La proposition se situe du côté de la note : choses observées. Temps de silence – temps d’écriture. Elle est contente : ça marche. Boubaka lit le premier : C’est des pédés sur un banc… Rires. Ils sont dans un parc… y z’attendent… Tous s’esclaffent. Le texte continue, dans la même veine. Les rires aussi.

Elle écoute le texte très sérieusement, soucieuse de faire passer qu’il n’y a pas de sujet tabou à l’atelier, ni de mots interdits, qu’évoquer des homosexuels dans un texte n’a rien de choquant et que Boubaka peut très bien continuer son histoire si ça l’intéresse.

La semaine suivante, les mêmes. L’œil goguenard, le sourire en coin, Boubaka a l’air en forme. Il affiche la prestance d’un chef de bande. Temps d’écriture. Puis Boubaka lit : les pédés dans le parc y draguent sur le banc… Les rires fusent dès la première phrase. Boubaka doit hausser la voix. Les rires redoublent, l’excitation monte.

Elle commence à douter de l’avenir littéraire de ce texte… Qu’est-ce qui va bien pouvoir leur arriver, à ces pédés sur le banc ?

« Ouais, madame, l’atelier d’écriture, c’est l’endroit où on peut écrire n’importe quoi. » Elle se sent tout de même débordée. L’atelier d’écriture, espace de liberté, de réconciliation avec l’écriture… m’ouais.

Petit à petit, les jeunes ont déserté, préférant profiter de l’aide aux devoirs initialement prévue. L’atelier s’est tout de même poursuivi, avec un noyau de cinq ou six filles. Elle n’a plus revu Boubaka.

A posteriori, elle s’est dit que le sérieux avec lequel elle avait écouté son texte l’avait sauvée du ridicule, que son obstination à faire entendre que cette histoire d’homosexuels dans un parc pouvait s’écrire, l’avait désarmé. Mais de quelle arme s’était saisi le jeune Boubaka ? Que cherchait-il ? Cherchait-il seulement à amuser la galerie ? Ne s’était-il pas senti pris au piège, dans cet atelier d’écriture où l’avaient entraîné les animatrices de l’aide aux devoirs ? Qu’est-ce qu’on voulait de lui ? Qu’il écrive ? Qu’il se fasse plaisir en écrivant ? Plaisir ? En écrivant ? Ces deux mots n’étaient-ils pas antinomiques ? Écrire cette langue qui n’était pas celle de ses ancêtres ? Cette langue des colonisateurs ? De la nation riche et blanche ?

N’a t-il pas instinctivement brandi l’étendard de la révolte en bravant les tabous ? S’il avait le droit d’écrire tout ce qui lui venait à l’esprit, alors il écrirait sur le sexe, et pas n’importe lequel, sur le sexe le plus interdit, le pire, celui des pédés.

« Au cul, l’écriture ! » N’était-ce pas cela qu’il voulait signifier ?

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