Un atelier d’écriture dans un dispositif de raccrochage scolaire

IMG_1918
Crédits photographiques: Betweeners

Par Marie Haloux

Cet article se déplie sous forme de fragments, de perceptions singulières en résonance dans le cadre d’un atelier d’écriture.

Des mots surviennent

ils sont lus

expression discontinue

d’avenir

Des traits

des tâches

dans l’espace

D’un instant à l’autre

les craquements des sons s’emballent

s’enserrent.

  *

*   *

⁃                Ils surgissent. C’est un adolescent. Un mètre quatre vingt centimètres. Courbe les épaules à son entrée dans la classe. Salue le groupe. Léger chahut. Il aura dix sept ans bientôt. Dessiner est sa passion. A-t-il déjà pris le temps de poser sa carcasse, de laisser le crayon tracer des lettres, des mots? Il aime dessiner des personnages de bande dessinée. L’école, il n’est pas contre, il est à l’heure. L’intérêt? N’en sait rien.

Mikaël, joli minois, petit gabarit, son challenge : les mots. Dès que je l’interpelle dans son échange musclé avec Thomassin (un mètre quatre vingt centimètres) il récite le rap de son cru. Me met à l’oreille le rythme. Cite à toute vitesse des sites pour entendre ses musiques. Sur ses doigts, il recompte les syllabes nécessaires pour composer le poème.

Thomassin, inspiré par la disposition des vers-dessins d’Apollinaire (Calligrammes), guide le feutre du bout de la main. Le Chapeau sera pris comme cible d’écriture. Démanteler, réajuster. Un poème dessiné, le temps de disposer des mots, de donner à voir.

*

         *    *

Je lis le poème d’Andrée Chedid ( 1920-2011)

Il restera toujours

Une fenêtre où se pencher

Des promesses à tenir

Un arbre où prendre appui.

…..et propose avec ces mots qu’ils laissent venir les leurs.

Quelques minutes plus tard, Joris lit son texte :

Il restera toujours une fenêtre où se pencher

Des promesses à tenir

un arbre où prendre appui

ou pas.

Jimmy, compagnon d’une seule séance d’atelier d’écriture parle, parle. Se chipote avec Thomassin. C’est par le rébus que j’ai retenu le nom de ce dernier. Mon premier est matinal, le second est au centre du bateau, le troisième est le contraire de pourri.

S’enchaîne en quelques minutes le temps d’un silence, pour écrire des mots aimés. Juste pour installer l’atelier. Rompre avec les discussions vivement engagées, les conquêtes, les SMS d’un présent actif. Je poursuis :

«Laissons le téléphone sur le côté, il nous servira plus tard pour adresser un sms rappé ou un poème. Quels sont vos mots préférés? »

Apparaissent les mots : la crim, le slam, Mac Gyver et surtout le nom de Kery James s’écrivent. Vous connaissez ? C’est sauvagement civilisé…

Serge, pâle sous sa capuche, sourit. Il réserve ses mots. Tranquille, peut être, à distance sans doute. Il attend l’inspiration. Il sourit à mes relances, aux encouragements à écrire, à imaginer. S’adonne à un flegme sympathique.

Me reviennent ; aujourd’hui, en écrivant les images de la rencontre avec ces élèves du lycée professionnel Gaston Bachelard (Paris 13), mes premiers frissons. Au fond de moi, j’avais peur d’y aller. Seraient-ils violents, agressifs ces jeunes en situation de décrochage scolaire? Comment allaient-ils me parler? Qui suis-je pour eux? Une intervenante supplémentaire qui tente de les rattraper?

Avant leur arrivée, je dispose les tables de la classe en cercle, me promets de ne pas écrire au tableau. Ils arrivent. S’assoient ou restent un temps debout. Je décide sur le champ. Latelier commencera à partir du magazine apporté ce matin par Yann. Je lui demande de lire les titres. Du titre le plus gros à celui de la rubrique placée en bas de page. Yann dit : « C’est à lire dans le métro, pas ici ». « Peut-être, dis-je, continuons la découverte de la mise en page, en image. » Serge ajoute: « Le plus trash est en première page, en couverture … ».

Yann range le journal. Demande-t-il un cadre ordinaire? Celui de l’école qu’il n’a pu tenir jusqu’alors? Il veut être comme les autres. La poésie d’accord mais en classe de première ou de seconde est-elle vraiment au programme?

Je lis un poème d’Henri Michaux

Je vous construirai une ville avec des loques

Je vous construirai sans plâtre et sans ciment (…)

Oui, je crois en Dieu! Certes il n’en sait rien

Entonnes, vous m’entendez, en tonnes, je vous arracherai ce que vous m’avez refusé en grammes…

Que nous dit ce texte? Comment est-il construit? Le ton du poème, comment l’entendez-vous? Retenez des mots et écrivez votre texte qui reprend cette spirale d’un château fragile, vulnérablement installé sur le sable…

Joris lit, me remet son texte

Rêver apporte du bonheur

J’ai la fierté d’avoir une bonne santé

des gâteaux

je pète un câble en y prenant une de ces parts

délicieuses

Mots rapidement écrits. Chacun lit, s’étonne de son texte, écoute celui de l’écrivant d’à-côté.

Qu’est-ce qu’écrire pour vous?

Joris encore :

 Ecrire pour ne pas parler pour ne rien dire

Ecrire pour pouvoir gagner sa vie, manger, dormir, la gloire

pour apprendre, avoir des horizons, faire du sport…

Les textes d’Henri Michaux, de Valérie Rouzeau, de Pierre Reverdy figurent dans les livres de classe. Auteurs favoris pour aborder l’écart entre réalité et rêves: le monde de l’illusion.

A peine ai-je fini de lire le texte de Valérie Rouzeau (Au revoir)

(…) n’avions plus tout le temps(…)

Tes mains sur le drap blanc jaunis-

-saient jaunissaient.(…)

Même même le blanc de tes yeux était

jaune nous alors nous sommes tant par-

donné.

… »Son père est mort » dit Yann.

« Mais non »: déclarent les autres.

« Quels mots du poème vous font penser ça? ».

« Les mains, elles ne bougent pas sur le drap, c’est clair elle parle à son père mort ».

Yann entre dans le texte sensible. Nous enchaînons quelques lectures de poèmes de Valérie au sujet de son père.

*

           *    *

En passant par des photos : réalités visibles. Je leur en présente une à chacun, ils sont invités à écrire l’histoire qu’elle raconte. Pour l’un, l’homme attend le train, pour l’autre il est noyé dans ses pensées, veut partir voyager ou vient de faire un mauvais coup. L’écriture de l’histoire commencée par l’un se poursuit par l’écrivant d’à-côté. A plusieurs mains, le texte s’échafaude. Se croisent les temps, les pensées, le choix des mots. Des imaginaires actifs.

Ils sont restés assis jusqu’à la pause. La responsable du dispositif de raccrochage scolaire m’avait dit au premier atelier : « Si vous les laissez sortir ils ne reviendront pas ». Dès la troisième séance, je les laisse sortir, puis ils sont là, à nouveau.

Avec les mots de Pierre Reverdy, quels prolongements imaginez-vous? Quel texte vient s’inscrire sous la mine de votre stylo?

    Bascule (…)

                    Ma  maison

                                 glisse

Entre les lames sous le pont

Je vois l’autre côté du monde.

  *

*  *

Thomassin, Michaël, Jimmy, Joris, Serge et des passagers de l’atelier, dans un corps à corps, entre deux propositions d’écriture créent leur texte. Les emportent avec eux. Joris me donne les siens. Thomassin laisse ses dessins sur la table. Il est midi, temps de restauration, temps de sortie de l’école, ils ont disparu.

« Animation de six séances d’ateliers d’écriture, de mars à mai 2013, avec des adolescents de classe de seconde, dans un lycée professionnel » s’inscrit dans un dispositif de raccrochage scolaire.

Marie Haloux, formatrice Aleph et responsable de formation dans le secteur social. A lire son autre article: le récit de la naissance d’une consigne d’écriture.

velit, justo tempus Donec nec Phasellus