Vos textes à partir de « Rose pourquoi » (1/2)

Il y a 3 semaines, Solange de Fréminville vous a proposé d’écrire à partir de « Rose pourquoi » de Jean-Paul Civeyrac (Éditions P.O.L / Trafic 2017). Nous avons cette sélectionné 9 textes et vous remercions de votre participation !

Anne-Cécile Charenton

Françoise Hardy fait des pieds et des mains, vient au concert parce que Dylan quoi. Concert raté. Il l’aperçoit dans le public. Il refuse de monter sur scène tant qu’il ne l’a pas vue. Elle vient le saluer, il ne lui parle presque pas. Il lui fait juste écouter ses nouvelles compositions Just Like A Woman et I Want You. Déçue. IL est horriblement maigre. Elle a peur. A-t-elle seulement écouté les paroles des deux chansons ? A-t-il râté son concert à cause d’elle ? Dylan aurait posté ces lettres et elle aurait répondu, il aurait démenti et foutu en l’air sa complainte devant la France entière : Oui, mais moi, je vais seule car personne ne m’aime. Ne pas briser le miroir  mélancolique ? Elle découvre un jour ces brouillons qui lui étaient destinés,« For Françoise H.», sentiment de fantasme douloureux.

Années 60. New York. Greenwich Village. Un musicien isolé au fond du café. Une machine à écrire. Dylan qui vient chaque jour, écrit, abandonne les feuilles froissées sur un coin de table. Des tas meurtris, réécrits, perdus. Dylan. Le patron récupère consciencieusement les abandonnés, puis meurt. Ses amis récupèrent les précieuses. « Ils ont mis du temps pour me trouver, ils avaient hérité de certains documents.» Dylan écrit des lettres d’amour à la chanteuse mélancolique de Tous les garçons et les filles. Elle se plaint, personne ne murmure je t’aime à mon oreille. Une femme qui répond à l’interviewer: « Ils ont pensé que cela pouvait m’intéresser. »

Gaëlle Hubert

Il faisait matin et soleil glacé dans la maison. Les amis dormaient encore sous leurs draps immobiles. Doucement, j’ai descendu les escaliers grinçants et pleins de murmures. J’étais la première, dans la cuisine jaune, à écouter le silence d’hiver. Noël approchait. Rarement la vie ne m’avait été si douce. Je suis sortie dans le jardin, le cou blanc et les cheveux lâchés. J’ai passé la main sur les chaises bancales et humides, abandonnées sur la terrasse et, les pieds joints et le visage baigné de lumière, j’ai béni cet instant qui m’était offert et auquel je ne devais rien. Le froid me figeait les doigts et m’obligea à rentrer. J’ouvris la porte et tu étais là, assis sur le vieux canapé, une cheville sur le genou, lisant ton livre et buvant ton café, ton corps tordu dans ce pyjama fin qui laissait voir la forme de ton sexe. La lumière derrière toi baignait tes cheveux et ta peau du réveil. Et c’était si doux. Tu ne me regardais pas et moi, je ne voyais que ton visage, ceint par la poussière immaculée. Et j’ai pensé à cet instant que je voudrais t’épouser. Et que je n’aurais plus jamais peur. Je ne t’avais jamais regardé jusque-là, à peine connu et écouté et, pourtant, ce matin, ton corps cabossé dans ce canapé, face au café fumant, me promettait avec une évidence absolue que personne ne compterait jamais plus que toi. Il n’y avait plus pour certitude au monde que ton existence et cette consolation. Tu étais enfin là et j’aurais voulu que jamais cet hiver ne cesse. 

G.H.

André Joulaines

Figura en una finestra

Je me tiens derrière elle, à l’écart, discret. Ne pas déranger sa pose nonchalante. Que regarde donc cette jeune fille à sa fenêtre peinte par Dali en 1925 ? Vers qui vont ses pensées ? Vers quoi ?

Madrid. Musée de la reine Sofia. Le brouhaha alentour s’est fondu en un voile de silence subreptice – comme entré par la fenêtre du tableau – pour m’envelopper cotonneusement de son mystérieux attrait. Mon regard est captif de cette silhouette de dos déjà femme – sa robe années folles souligne le galbe des hanches. Pourtant, ce n’est pas une tenue de Gala. Sa posture est intrigante, innocente et envoûtante.

Je ne sais ce qui m’attire et me retient. Tout m’étonne délicieusement. Je nous sens confusément frère et sœur d’âme, de chemin, de destin.

Un linge blanc, négligemment abandonné sur le rebord de la croisée, suffit à convoquer nos mille vies fraternelles que nous tressons en nos mots muets, dans une inexplicable complicité. Ce morceau de tissu laissé là, est-ce l’étendard virginal que la belle a agité tout à l’heure pour saluer son amoureux parti sur la mer chercher fortune ? Ou bien est-ce un chiffon avec lequel elle dépoussière son quotidien déjà installé ? Je prends le parti de ne pas choisir. La vie de la jeune fille, comme la mienne, se nourrira d’heureuse indécision. C’est décidé. C’est le chant des possibles que me susurre à l’envi cette sirène familière. L’harmonieuse paix des bleus qui la baignent m’invite à désirer fortement et à espérer follement.

A.J.

Cécile Quiniou

Le musicien

C’était un soir d’été, quelque part dans les gorges du Verdon. L’endroit semblait n’avoir été conçu que pour les voyageurs suffoqués par l’immensité des paysages. Dans ce petit routier, le regard très vite arrêté par de vilains murs défraîchis pouvait enfin se reposer. Une affichette annonçait une soirée musicale. Recrus de fatigue, nous serions partis avant.

Au moment du dessert, nous avons vu s’installer avec son violon, un homme plutôt âgé.

Après une préparation méticuleuse, il a commencé a jouer. Quelques airs tziganes ont invité le souffle de steppes lointaines dans ce réduit aux tables serrées. Sous l’intensité de son jeu, une profondeur se creusait, disait les cœurs écorchés, les drames de la vie, l’amour impossible.

Il s’arrêtait parfois, s’essuyait le front et buvait quelques gorgées.

Les yeux fermés, comme pour puiser au fond de lui, il déposait délicatement son archet sur les cordes tendues. Je me sentais bientôt incitée à une célébration dont j’ignorais  l’objet et la cause.

Envoûté, mon corps entier s’emprisonnait dans un feu intérieur. Sa musique semblait contenir des secrets qui tout à coup me devenaient accessibles. Les notes qui s’échappaient du violon semblaient libérer l’âme de ce musicien en exil. La joie et la peine se relayait à creuser les rides de son visage.

A côté, mon mari s’exaspérait. Il fatiguait et restait à distance d’un cercle dans lequel  il ne pouvait entrer. La nuit d’août nous cueillit à la sortie sous une voûte étoilée telle que je n’en n’ai jamais revu depuis.

C.Q.

Claude de Laubre

Eilean : qu’y a-t-il de plus enveloppant qu’une île, de plus envoûtant que cette île dans les Hébrides – ce théâtre où la nature, féroce, a sculpté un monde où elle se donne, arrogante, redoutable, avec rage et autant de majesté ? Il n’y a qu’à se laisser imprégner, ensorceler, non pas par quelque mystère, mais par la seule présence des éléments dans ce bout de terre vierge où l’homme, fils de la tourbe et de la mer, connaît le chant des sirènes.

La pluie, presque quotidienne, lacérait mon visage, mes lèvres restaient closes devant un spectacle sans souillure, sans apprêt, grandiose, où la beauté sauvage est parfois poussée à l’excès, où la possibilité d’un danger vous fige et vous fascine à la fois. La brume écumeuse que lâchaient les vagues en s’écrasant sur les rochers emportait mon regard avec elle, mes pensées se perdaient avec elle. Au dessus du pic gris-acier, les fous de Bassan tournoyaient, se laissant porter par les courants et, conjugué au hurlement du vent, au grondement de la mer, leur cri assourdissant devenait symphonie.

C’est ici, entre l’éternité et l’éphémère, que l’homme trouve sa juste place et sa raison de vivre : ne plus être soi mais un élément, fragile et robuste comme l’eau, le vent ou la roche. Qu’il soit de feu ou ténèbres, le ciel y est vivant, lumineux : tout se confond dans une harmonie céleste. Car ici, chaque chose n’a qu’une finalité : être. Seulement « être ». Et les mots sont alors inutiles.

C’est là que tu as vu le jour, Eilean.

C. L.

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