Vos textes à partir de « La Femme aux Cheveux Roux » d’Orhan Pamuk (1/2)

Il y a un mois, Sylvette Labat vous a proposé d’écrire  à partir de « La Femme aux Cheveux  Roux » d’Orhan Pamuk (2016 et Gallimard, 2019). Parmi les 45 textes déposés sur notre plateforme, nous en avons sélectionné 8. Représentatifs des styles et thèmes abordées, ils sont à découvrir toute cette semaine !
Candice Ruillier

Tomber

Quelques minutes auront suffit. Quelques minutes et ma main dans sa main flétrie. La pénombre. Sa voix me disant que je mettrai longtemps à rencontrer l’amour et que celle dont je serai éperdument épris ne me regarderait jamais.

Damné par Cupidon qui me claque la porte de l’amour au nez. Comment, dans ces conditions, oser tomber amoureux ?  Comment imaginer se laisser simplement fléchir ?

Et voilà que vient Ana. De longs cheveux noirs et un air andalou qui me rappelle soudain la vieille cartomancienne au mauvais présage. Ana ne me regarde pas. Elle ne me regardera jamais. Mais je n’ai plus peur.

Quelques minutes auront suffit. Quelques minutes et Ana sur scène. Clair-obscur. Elle chante. Cette voix que j’entend pour la première fois me transporte. De son frêle corps semble jaillir toutes les âmes du monde. Elle garde les yeux fermés. Aveugle.

Avec ses mains, avec nos corps, sans me regarder, Ana me découvre. Je regarde le monde pour nous deux. Je tente de lui décrire avec des mots toujours trop petits. Elle rigole, elle ne m’a pas attendu pour le voir et le vivre sans peur.

Je tombe pour la première fois. Sans me faire mal.

Merci Cupidon.

Valérie Jenn

La jupe-culotte

Je n’en revenais pas : on m’avait dit que j’allais rencontrer le directeur des ressources humaines, et je me trouvais face à Cédric Le Meur, le Cédric de l’école élémentaire. Je ne l’avais pas recroisé depuis plus de trois décennies, mais cette minuscule tache de vin en dessous de l’oreille droite ne laissait pas de place au doute. M’avait-il reconnue ? Le nom de mon mari, que je portais désormais, ne lui dirait probablement rien.

Il déclara posément :

« J’ai souhaité vous rencontrer car malgré l’impression très positive qui se dégage de vos entretiens, votre test de personnalité met en évidence une tendance à la dissimulation. »

Je sentis un rouge intense me monter aux joues. Il savait. Fallait-il que j’avoue ? Qu’aurais-je pu lui dire ? Ma mère refusant d’écouter mes supplications au sujet d’une jupe-culotte qui me grattait, j’avais découpé ce vêtement aux ciseaux, puis accusé mon camarade. Pourquoi lui ? Je n’ai jamais su me l’expliquer. Je n’avais pas six ans. Cela pouvait-il compter encore aujourd’hui ?

J’étais partagée entre honte et colère. Avouer était inimaginable. Cédric prit un plaisir non dissimulé à faire durer ce douloureux face-à-face. Enfin, il se leva, signifiant la fin de l’entretien. Je l’entendis me dire « faites attention au revêtement de la chaise, il pourrait faire un accroc à votre jupe ». Je n’avais plus qu’à prendre la fuite.

Elle ne fut jamais rappelée pour le poste. Trente ans après, l’enfant qu’elle avait été venait de lui jouer un tour pendable.

Evelyne Gaeng

Premier amour

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Chaque soir je la retrouvais à la même place. Adossée au mur de sa terrasse, elle portait une cigarette à ses lèvres. Les jambes moulées dans un jean, une veste de laine rapidement nouée à la taille, elle demeurait immobile, alanguie. A peine un souffle pour laisser passer les volutes de fumée. A son cou, un collier de pierres et de couleurs qu’elle avait choisies pour la journée et qu’elle avait gardées malgré l’heure tardive. Elle allumait une seconde cigarette. Puis elle se dirigeait vers une petite table, déposait le mégot sur le cendrier, et retournait à l’intérieur. Me laissant bouleversé par mes désirs d’adolescent.

Caché derrière le rideau de ma chambre, je restais tendu dans l’attente de la silhouette éphémère. Quand elle apparaissait, je me sentais si proche que j’aurais pu caresser ses cheveux noirs bouclés. A l’énergie avec laquelle elle arrivait sur la terrasse, au soupir qu’elle laissait parfois s’échapper, au sourire qui ornait ses lèvres, je devinais son humeur. Témoin silencieux. Elle était plus âgée que moi. Je n’avais jamais osé l’approcher.

Un jour à la boulangerie, j’ai relevé une annonce, pour une garde d’enfant. J’ai appelé, je me suis rendu au rendez-vous. Elle m’a ouvert la porte et entrainé vers le salon. A l’approche de la fenêtre, j’ai enfoui mes mains moites dans les poches de mon pantalon. J’ai essayé de me centrer sur son visage, heureux de l’écouter enfin parler. Elle m’a questionné, a semblé satisfaite de mes réponses. Nous allions nous revoir. Depuis plusieurs mois je n’étais plus à la fenêtre. Peut-être que je lui avais manqué.

Ghislaine Signargout

La honte!

«Bouh! Bouh! C’est un monstre!»

Ce jour-là, j’étais avec ma cousine dans la cour de l’école.

Sur le sol, sous la platane, une marelle faite à la craie,.

Le soleil avait envoyé un rayon sur le «Ciel» et ça nous avait fait rire.

J’avais commencé, cloche pied, cloche pied, 2 pieds, cloche pied, cloche pied, Ciel!

Ma cousine avait lancé son caillou, avait sauté à deux pieds à cause de ses grosses chaussures.

Une fois, deux fois, et patatras, elle était tombée les deux mains en avant, sans pouvoir plier les genoux à cause des attelles.

Le petit caïd de la cour était arrivé en courant…

«Bouh, Bouh…»

Ses copains rigolaient.

«C’est un monstre!»

Je savais que ma cousine était un peu différente. Les attelles, les chaussures, l’hôpital.

Et elle ne pleurait jamais. «Un monstre, bouh!».

Je n’ai rien dit.

 

Aujourd’hui, je suis allongée sur la table d’examen.

Ma cousine est à côté de moi parce que mon mari n’a pas pu venir.

Et parce que j’ai saigné et que j’ai peur.

Et que j’espère que c’est un bébé et qu’il va bien.

La gynéco agite sa sonde sur mon ventre plein de gel, pas encore vraiment rond,

Elle fronce les sourcils et elle dit «Mais il y a trois jambes, là, …non quatre…»

Une pensée immédiate, brutale me gifle et m’envahit: «C’est un monstre!»!

… et, bouh, mon cœur s’arrête.

Je regarde fort ma cousine et elle me sourit. Elle me sourit!

La gynéco continue «Deux petits cœurs, c’est des jumeaux»!

Je baisse les yeux sur mes larmes. Mon cœur explose.

Ma cousine me sert la main et j’ai honte.

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