Écrire avec Proust : à la recherche de la fiction biographique

Dans le cadre du programme des résidences Aleph-Ecritures, Alain André vous propose d’Écrire dans le sillage de Marcel Proust chez les Gens de mer à la Rochelle du 19 au 24 avril. Redécouvrir cet auteur, c’est se saisir de la radicale modernité de l’écriture proustienne dans sa manière d’intégrer expérience personnelle et fiction. 

L’Inventoire : Quelle place occupe Marcel Proust dans votre vie de lecteur?

Proust fait partie des « grands écrivains » de la tradition française. Chacun de nous peut écrire quelques fragments intitulés Ma vie avec Marcel Proust, comme l’ouvrage de Catherine Cusset.

J’ai commencé par lire des extraits et commentaires, puis Du côté de chez Swann et Le Temps retrouvé – le début et la fin – quand j’étais étudiant. Je suis vraiment entré dans la Recherche vers 1990, à partir de Sodome et Gomorrhe, mais je n’ai lu À l’ombre des jeunes filles en fleurs et Du côté de Guermantes qu’en 2022 – 2023 – puis j’ai relu les 7 tomes et j’ai été si transporté que j’ai décidé de monter un stage. Lire Proust est une aventure sans fin : c’est long, c’est vrai, si bien que la Recherche est « fétichisée », mais peu lue. Mais trop de gens se disent « c’est pas pour moi »,  « c’est un livre pour les snobs et les aristos », alors que c’est un gisement fabuleux pour quiconque veut écrire.

Depuis la parution du Mystérieux correspondant et autres nouvelles, puis des 75 feuillets et autres manuscrits inédits, en 2021, on peut suivre tous les tâtonnements et expérimentations de l’auteur.

Alain André : Et dans votre vie d’écrivain ?

Proust m’a aidé à approfondir l’écriture de fictions biographiques ou autobiographiques. La Recherche contient une série de portraits extraordinaires, à la fois spécifiques – le langage des personnages est magnifiquement restitué – et évolutifs – on les suit à différentes périodes de leur vie -, même si le récit est globalement celui d’un narrateur solo, qui relate sa propre vie à la première personne. Mon premier roman, Rien que du bleu ou presque (Denoël, 2000), était une fiction autobiographique, saluée par Annie Ernaux. J’ai eu par la suite envie d’un peu plus de décentrement : moins de narrateur, plus de personnages. J’avais envie de faire passer le narrateur au second plan, comme je l’ai fait dans Le dernier amour de Janacek (Æthalidès, 2026). Je me suis rendu compte à quel point le travail de Proust est une boîte à outils extraordinaire pour l’écriture de fiction. La Recherche est un roman, et je suis davantage romancier qu’autobiographe.

Vous proposez d’écrire dans le sillage de Proust. Faut-il avoir lu La Recherche ou être familier de l’écriture proustienne pour participer à ce stage ? 

Pas du tout. Le stage permet de découvrir la Recherche ou d’en approfondir la lecture. Ce n’est pas un film d’action, l’histoire se résume en trois pages, je l’ai d’ailleurs fait pour le stage. Une fois qu’on la connaît, on peut entrer par de multiples portes. Il s’agit surtout de découvrir… ce qu’elle peut nous faire écrire.

La Recherche offre des « prises » essentielles. Du côté du sensible – les émotions vives et l’enfance -, et plus encore du côté du réel. Laure Murat, qui vient de ce milieu aristocratique qui fascinait le jeune Marcel,  a écrit Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023). Elle montre que la Recherche, loin d’idéaliser l’aristocratie, constitue une critique féroce de sa « vulgarité » et de sa « vacuité ». La Recherche signe également la constitution de l’homosexuel comme « sujet ». Et puis Proust est passionnant pour son style comme sur les questions de l’amour et de la création. Il y a de quoi faire une série de stages Proust ; celui-ci introduit à un roman-monde.

De quelle nature est la modernité de son écriture pour être associée au récit autofictif ?

À notre époque, nous sommes confrontés à une autofiction un peu extensive. Des auteurs très divers élaborent leur vie (de Virginia Woolf à Emmanuel Carrère), changent le réel en récit (Annie Ernaux, Virginie Linhart, Christine Angot), se lancent dans des enquêtes familiales (Jean Rouaud, Laurent Mauvignier), ou articulent un récit intime à un récit du réel, comme le font Russel Banks ou Monica Sabolo, dont La Vie clandestine (Gallimard, 1922) m’a aidé à imaginer la composition en miroir du Dernier amour de Janáček. La radicale modernité de l’écriture proustienne en France réside dans sa manière d’intégrer expérience personnelle et fiction. Il recourt à tous les procédés de la fiction pour nous restituer le monde et la subjectivité qui étaient les siens – et pour qui veut bien le suivre, c’est extraordinaire.

Propos recueillis par Camille Berta

Alain André a fait paraître des romans et des nouvelles, ainsi que plusieurs essais sur l’élaboration de nouvelles pratiques d’atelier d’écriture. Son premier roman, Rien que du bleu ou presque (Denoël, 2000), a été salué par Annie Ernaux. Après avoir fondé puis dirigé pendant 30 ans le centre de formation Aleph-Écriture, première école d’écriture en France, il se consacre aujourd’hui entièrement à l’écriture et vit à La Rochelle. Dernier ouvrage paru ici