IMG_7556Cette semaine Alain André vous propose d’écrire à partir du roman de Patrick Modiano L’herbe des nuits (Gallimard, 2012). Envoyez-nous vos textes jusqu’au 5 Novembre à atelierouvert@inventoire.com.

Extrait

« Depuis que j’écris ces pages, je me dis qu’il y a un moyen, justement, de lutter contre l’oubli. C’est d’aller dans certaines zones de Paris où vous n’êtes pas retourné depuis trente, quarante ans et d’y rester un après-midi, comme si vous faisiez le guet. Peut-être celles et ceux dont vous vous demandez ce qu’ils sont devenus surgiront au coin d’une rue, ou dans l’allée d’un parc, ou sortiront de l’un des immeubles qui bordent ces impasses désertes que l’on nomme « square » ou « villa ». Ils vivent de leur vie secrète, et cela n’est possible pour eux que dans des endroits silencieux, loin du centre. Pourtant, les rares fois où j’ai cru reconnaître Dannie, c’était toujours dans la foule… »

Suggestion

Dans L’herbe des nuits (Gallimard, 2012), on retrouve cette qualité du souvenir précisément, qui fait une part essentielle de l’art narratif de Patrick Modiano : comme un rêve qu’on a fait pendant la nuit et dont on a déjà du mal à se ressaisir. Le lecteur n’a pas même besoin de faire le voyage vers telle ou telle zone de Paris (ou d’ailleurs), où il ne serait pas retourné depuis longtemps. Il suffit qu’il se laisse hanter par certains lieux et qu’il attende. Alors quelqu’un viendra en effet, homme, femme ou enfant, dont vous ne savez plus rien et qui a peut-être continué là, qui sait, à vivre « sa vie secrète ». Et si vous imaginiez vous aussi : le lieu, l’attente, la sortie du brouillard, puis la rencontre presque inopinée d’avoir été à ce point préméditée ? Et si vous l’écriviez, pour nous l’adresser ?

Lecture

Né en 1945 d’une actrice flamande et d’un homme d’affaires italien, Modiano s’est consacré entièrement à l’écriture depuis 1967, grâce à l’intercession de Raymond Queneau, puis à la publication de La place de l’Étoile. Prix Goncourt avec Rue des Boutiques obscures, il a publié une trentaine de romans, signé quelques scénarios (Lacombe Lucien) et des chansons. La cohérence de son univers organisé autour de quelques obsessions majeures l’ont fait reconnaître comme l’un des plus talentueux écrivains de sa génération. L’herbe des nuits n’est pas l’un de ceux, à vrai dire, qui m’ont le plus intensément retenu – pas autant que Les boulevards de ceinture, Livret de famille, Vestiaire de l’enfance, Dora Bruder, Dans le café de la jeunesse perdue ou Pedigree. La quête du narrateur – que sont devenus Dannie, Paul Chastanier, Aghamouri, Duwelz, Gérard Marciano, « Georges » et l’Unic Hôtel ? – peine à donner consistance aux souvenirs, vagues ou précis, que nous avons tous conservés de l’affaire Ben Barka et d’autres enlèvements ou meurtres politiquement crapuleux. Mais cela aussi est peut-être lié aux hasards de la mémoire, aux circonstances et au temps qui passe. Restent la musique, intacte, et les mystères de l’oubli. On est sous le charme de la mélancolie modianesque, moins nostalgique qu’acharnée à comprendre ce que nous ne comprenons, semble-t-il, à peu près jamais lorsque nous sommes en train de le vivre. L’amour, par exemple.

Alain André

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