imatience perezii teijsmÀ 30 ans, j’accompagne dans la création d’une revue littéraire les élèves du lycée professionnel où j’enseigne. Pour illustrer le numéro 1, ils s’approprient le photocopieur de l’administration, réinventent les « mains négatives ».

Écrire, c’est affirmer qu’on est passé par là. J’ai 2 ans. Maman me lit des histoires. Écrire n’existe pas, il n’y a que son sourire, sa voix. L’écriture est un truchement visuel, elle soutient la parole. Dans nos cultures alphabétiques, elle en porte la marque – c’est un aria mélancolique qui la hante.

À l’âge où « Ieshu » a trouvé la mort, je réécris dix fois le même chapitre : s’il est juste il n’y aura aucune rature. Je voudrais que ma phrase sonne comme celle de Claude Simon. Le roman sera publié 18 ans plus tard. Écrire consiste à aller là où où l’on doit aller. C’est un long chemin, où la grâce n’est jamais sûre.

À 14 ans, j’écris des poèmes, mon âme a résonné dans ceux de Paul Verlaine. Je touche du doigt ma vie intérieure de prisonnier. Écrire est existentiel.

À 58 ans, je publie un essai consacré à l’écritur de l’expérience. Il résulte de 7 années d’échanges avec une psychanalyste et enseignante en sciences de l’éducation. La littérature japonaise, le surréalisme et l’OULIPO l’ont illustré : l’écriture à plusieurs mains, c’est possible et jubilatoire.

À 18 ans, à Poitiers, j’écris des nouvelles dans les bistrots. Pour moi aussi Paris sera une fête. Écrire, c’est se prendre pour quelqu’un d’autre (Hemingway, par exemple).

J’ai 45 ans. Mon fils écrit « comme un cochon », dit-on. Nous nous mettons à la calligraphie latine. Aujourd’hui, je n’écris à la main qu’avec des stylos Rotring. Écrire est un zazen graphique.

Smartphones, tablettes, blogs… À 60 ans, je constate l’extension du domaine de l’écrit dans l’univers mondialisé. Mac Luhan n’avait pas tout prévu. Mais la « vérité noire de l’écriture » soulignée par Roland Barthes (son rapport au pouvoir), peut-elle être contestée par sa démocratisation – et jusqu’à quel point ?

À 24 ans, je traduis le récit d’un agent de la CIA en Amérique latine. Il a fait défection, on a « sonorisé » sa machine à écrire, assassiné son premier éditeur. Écrire, c’est lutter par d’autres moyens.

À 88 ans, je  m’obstine. Écrire est un sport féminin de haut niveau, praticable à tout âge.

À 36 ans, je donne à un nouvel atelier d’écriture parisien le nom d’Aleph. En phénicien, ce mot désigne le taureau et, par suite, la première lettre de l’alphabet, qui conserve la forme de sa tête. Les Grecs couchent alpha sur le côté, notre A majuscule la met à l’envers. Écrire est un art visuel, qui transporte à travers le temps et l’espace.

À 64 ans, écrire, pour moi, c’est enlever, couche par couche, inlassablement. « L’art n’est pas dans ce qu’on voit, il est dans la lacune (Marcel Duchamp). » C’est l’exhumation ritualisée d’expériences refoulées, suivie d’un travail obstiné de déplacement et, parfois, de transmission. Une magie blanche heureuse.

J’ai 38 ans. À deux, nous écrivons en quelques semaines une Littérature française en un volume, commandée à l’éditeur par un ministre africain de l’éducation qui, entre temps, a tenté un coup d’état et s’est fait assassiner. Le succès du livre nous fait gagner pas mal d’argent. Écrire impose des compromis, impossibles, inévitables.

J’ai 40 ans. La filiale américaine d’une maison française met à ma disposition un Macintosh. J’aurais écrit sur des cahiers à la plume, à la mine de plomb, au feutre et au stylo calligraphique, puis à la machine à écrire, mécanique, électrique et à boules, sur un monstre vert britannique de marque Amstrad, et enfin sur des Mac, jusqu’à ce MacAir 13 pouces à la fenêtre agrandie par un écran Thunderbolt. Écrire réclame l’acquisition d’une série indéfinie de gestes.

À 48 ans, je m’enferme une semaine dans la maison de mes parents, relis un Bordas en trois volumes et produis 26 nouvelles tautogrammatiques. La contrainte est facilitante : elle lève la censure.

À 50 ans, je publie mon premier roman, Annie Ernaux m’écrit tout le bien qu’elle en pense. Je suis heureux, je me crois écrivain. Un an et 487 exemplaires vendus plus tard, l’éditeur trouve mon écriture trop « âpre » et me suggère d’écrire trash. Dans l’écriture, disait Borges, le meilleur c’est l’écriture.

À 21 ans, j’écris des tracts et tiens un « journal d’établissement » (maoïste). Je m’interroge, cependant : et si, comme Henry Miller l’affirme, il s’agissait d’abord de trouver un lieu où vivre ses imaginations en paix ? Écrire, c’est s’insurger, y compris contre les injonctions de la révolution.

Alain ANDRÉ

 

 

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