Anne Godard « Nous aussi », éd. Actes Sud

Dans ce roman autobiographique, Anne Godard retrace une enfance bourgeoise dans le 5ème arrondissement de Paris, au sein d’une famille trop fusionnelle. Autour de portraits découpés en courts chapitres, une question est posée : comment exister hors d’un « nous », programmé par les générations précédentes, comment se différencier, retrouver son corps dans la mêlée formée par ceux des autres.

Au début, ça ressemble à une tentative d’épuisement des lieux à la Perec. L’appartement, la cour, le quartier, l’école, les librairies, les diplômes, les cousins les cousines, la maison de famille dans les Alpes. Puis, surgissent entre les lattes serrées de cet inventaire, des souvenirs, des émotions, le tissu d’une vie de famille immuable, d’où sourd, au rythme effréné du « on », celui du « magma » d’une fratrie trop fusionnelle, ou celui d’une famille construite en miroir des générations précédentes, une colère contenue, nerveuse.

Le bâtiment dans lequel toutes les branches de la famille vivent est décrit comme un grand corps, les cinq enfants de la fratrie semblent n’en avoir qu’un, une confusion entretenue par les prénoms qui leur ont été donnés, les mêmes que leurs parents et grands-parents, nourrissant ainsi « une confusion des places et des rôles », dont l’autrice indique pudiquement qu’elle forme le terreau de l’inceste.

De fait, la violence à force d’être contenue va commencer à déborder du premier tiers du livre, à l’occasion de ce qu’on pense n’être qu’une banale scène entre enfants. Mais la scène se déroule dans un lit et la porte de la chambre a été verrouillée par l’un deux. Un premier « je » de la narratrice, apparaît puis le « on » revient, il est trop tôt encore pour comprendre, accepter de remettre en question le fonctionnement du nous qui rend chacun solidaire et complice des autres.

On suivra ensuite ces enfants après l’adolescence, un peu perdus, pas tout à fait à la hauteur de leurs parents semble-t-il, « on » va grandir autour d’un cratère : la mort du frère. Dans une douceur feinte, la cruauté se taille la part belle dans la consolidation du silence de la famille sur la mort du fils. Pour s’extraire du récit familial, il faut partir, et ce n’est que bien des années plus tard, quand « on » aura construit sa propre famille que la narratrice pourra mettre des mots sur l’inceste dont elle et au moins un de ses cousins ont été victimes.

Anne Godard dit dans de nombreux interviews qu’elle a mis une dizaine d’années à écrire « Nous aussi », notamment parce qu’entre temps plusieurs livres ont tracé la voie d’une prise de parole : Vanessa Springora (le consentement), Camille Kouchner (l’inceste entre un beau-père et le fils de sa compagne) et Neige Sinno (l’inceste entre un beau-père et la fille de sa compagne).

Si on est happé dès le début par l’obsessionnelle litanie d’un « on » dont ne saurait se soustraire en tant que lecteur, le livre peine à convaincre tout à fait dans sa conclusion, plus proche du récit que du roman, là où l’enquête sur ce qui a été vécu révèle de nombreux angles morts. Peut-être parce qu’un inceste entre enfants est infiniment difficile à clarifier. Peut-être même parce qu’on touche là à l’indicible. Sans doute faudra-t-il un livre encore, pour dire tout à fait.

Danièle Pétrès

Nous aussi, Anne Godard, juillet 2026, Actes Sud

Sélection du prix Aleph du roman français