Le carnet, l’outil du lexicologue

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Illustration du livre de Lachiver : calendrier agricole de Pietro de Crescenzi

En introduction à la séance d’atelier « Jardiner les mots », Catherine Stahly-Mougin nous parle du travail de toute une vie consigné dans les carnets et, plus tard, sur des fiches : celui de l’historien-lexicologue Marcel Lachiver qui en fera le somptueux Dictionnaire du monde rural, Les mots du passé.

Introduction

Dans notre lexique intime, se trouvent des mots qui sommeillent, que nous retrouvons parfois, de façon inattendue.

Il arrive qu’ils surgissent dans le cours de nos pensées et fassent alors apparaître toute une grappe d’images, de souvenirs.

Ainsi en va-t-il de certaines plantes enfouies dans le sommeil de la friche : si le jardinier aère la terre, il n’est pas rare qu’elles réapparaissent après des années d’endormissement : jaillissent alors les couleurs d’un jardin d’antan.

C’est en amoureux de la terre et des mots que Marcel Lachiver a, lentement, obstinément, jardiné les mots en risque d’oubli.

Lachiver, collectionneur de mots

Marcel Lachiver a 6 ans lorsque son grand-père, journalier, lui offre comme cadeau de Noël un dictionnaire : c’est le premier livre qui entre dans la maison ! Au fil du temps, il s’aperçoit que son entourage utilise des mots qui ne figurent pas dans son dictionnaire. Après la mort de sa grand-mère il réalise que tout un pan du langage va disparaître avec elle. « C’est alors, dit-il, qu’inconsciemment est née la manie de noter les termes que je voyais menacés de disparaître ». Mots en danger d’oubli dont il alimente ses carnets : « j’étais un collectionneur, je collectionnais des mots ». « Je suis allé chercher les mots dans les livres puisqu’ils n’étaient plus dans les campagnes, ma vie à la campagne est dans le gras de l’encrier ».

Marcel Lachiver « aime ses mots comme un berger qui aurait réussi à rassembler un troupeau oublié et sa préférence va aux brebis égarées ». Ainsi, il s’enthousiasme pour le mot gaudriole : « C’est un méteil (froment – seigle – orge) céréale panifiable, une pauvre céréale, eh bien ce mot, il n’y a que moi qui le connaisse! Je l’ai trouvé trois fois dans ma vie, dont deux fois manuscrit, je l’ai trouvé dans un mercuriale*, dans des cahiers d’instituteurs, puis écrit par un chevalier d’Abbeville. Personne d’autre n’a jamais trouvé ce mot. »

Après avoir obtenu son bac, Marcel Lachiver « monte » à Paris où il  fait ses études et devient professeur à la Sorbonne. Pendant 50 ans, il réveille les mots endormis ou abandonnés : des mots simples, colorés. Il les note d’abord dans des carnets, puis il lui faut ensuite faire des fiches (40 boîtes à chaussures !). Il se défend d’être un linguiste, mais se veut être, en historien, un flâneur parmi les mots.

En 1997, à la suite d’un accident cardiaque, il décide d’aller voir l’éditeur Fayard qui accepte aussitôt de publier son dictionnaire.

« Dans un dictionnaire, chaque terme est une fenêtre, dit-il. Ce dictionnaire est destiné aux curieux… les mots sont à la fois carte et voyage, ils sont autant d’étapes pour rêver… Ils ont leur place dans la chaîne du temps dont ils sont les maillons. »

Les mots ravivent les échos d’un monde qui sommeille, le nôtre.

Dans la foulée, il confie une enveloppe à son notaire : parmi les 45.000 entrées de son dictionnaire « il y a un mot inventé, un mot plausible, un mot masqué, un mot qui ne sera dévoilé qu’après ma mort ! »

*liste de prix courants des denrées sur les marchés

De A à Z :

abader, v. Dans la région de Lyon, lâcher les bêtes dans un pré. C’est l’heure d’abader les vaches. / Le bétail est à l’abade quand il peut évoluer dans un champ sans être attaché.

(Le mot viendrait de l’expression « à la bade », en liberté ! Et encore, s’abader, s’affranchir de toute entrave. NDA).

bouquiner, v. Se dit d’un lièvre ou d’un lapin qui s’accouple ou qui court les hases.

câlin, sm. 2. En Normandie, éclair de chaleur.

kenna, sm. Un des noms de l’orcanette, ou buglosse tinctoriale, ou grémil.

riquiqui, sm. Eau-de-vie de qualité médiocre.

scrupule, sm. Equivalent du denier. (le scrupule valait 24 grains)

(empr. lat. scrupulum, « petit caillou », et fig. « embarras, souci, scrupule », de scrupus, « pierre pointue ».NDA)

zizanie, s.f. Bot. Ivraie, mauvaise graine qui vient parmi le bon grain. Voir ivraie.

(Semer la zizanie : provoquer la discorde. NDA).

Source :

Dictionnaire du monde rural : les mots du passé, Avant-propos ; c/o Fayard, Paris 1997 ; nouvelle édition : 2006.

Source des note de l’auteur (NDA), Le grand Robert  1978

Catherine Stahly Mougin

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