Vos textes à partir de Chantal Akerman par Viviane Clément

IMG_0771Voici le texte de Viviane Clément, reçu à partir de la proposition d’écriture de Françoise Khoury  issue du livre de Chantal Akerman, Ma mère rit (Mercure de France, 2013).

Par Viviane Clément

Là-bas

Aujourd’hui c’est jour de lessive et j’accompagne ma mère sur le chemin du lavoir. Il fait beau, je sautille en chantonnant. Je dois avoir 10 ans à peu près et j’ai cueilli un beau bouquet de fleurs pour ma mère. Elle le prend entre ses mains et me dit:

« Tu m’apporteras des fleurs quand je serai là-bas ? »

« Où ? »

« Là-bas dans ma petite maison, au cimetière ».

C’est la première fois. Mais ensuite le mot « là-bas » va revenir très souvent dans ses propos. Quand la vie est trop difficile, trop dure, c’est : « si j’étais là-bas je serais plus heureuse ». Souvent, je vais « là-bas », je me promène dans les allées et j’essaie d’imaginer ma souffrance quand ma mère sera là. Si l’avenir paraît sombre pour ses enfants, elle nous dit :  » heureusement, je ne verrai rien, je serai là-bas ». L’un sort pour « respirer  » l’autre change brusquement de conversation et le troisième lève les yeux au ciel. Mais nous l’aimons et cela fait si longtemps qu’elle nous parle de « là-bas »que chacun se protège à sa manière. Ce mot est devenu pour notre fratrie un mot de passe, un sésame qui même aujourd’hui nous fait encore sourire. Ma mère était d’une génération où la vie et la mort étaient intimement liées, où chacun avait bien conscience de sa mortalité, où même enfant on n’ignorait rien de la réalité. L’année où elle a dû quitter sa maison, elle a serré ma main en disant: « cette fois, quand je reviendrai, ce sera pour aller « là-bas ». Et elle avait raison. Ces paroles ont résonné en moi comme lorsque j’avais dix ans et j’ai ressenti une souffrance presque aussi forte.

Elle est « là-bas » maintenant et elle me manque.

Viviane Clément

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