Ecrire avec Jaume Cabré jusqu’au 7 juin!

Cette semaine, Alain André vous propose d’écrire à partir du recueil de nouvelles du Catalan Jaume Cabré « Voyage d’Hiver » (Actes-Sud, 2017). Envoyez-nous vos textes (un feuillet standard ou 1500 signes maxi) jusqu’au 7 juin à l’adresse suivante: atelierouvert@inventoire.com

Extrait

« Elle soupira, satisfaite, en exhalant la fumée. Tu vois ? Pas plus compliqué que ça. C’était facile d’être infidèle ; deux minutes, pif paf et ça y est, tu as commis un adultère. Manifestement, les anges ne descendaient pas en soufflant dans les trompettes du châtiment. Et cet homme presque inconnu avait un corps de rêve, à force de manger des yaourts.

– Comment tu fais pour ne pas avoir de ventre ?

Elle avait dit ça sur un ton familier, maintenant qu’ils étaient plus intimes.

– Je fais du sport. Et tu ne devrais pas fumer.

Il fait du sport. Il fait attention à lui. Pas comme moi ou Ricard. Il y a un moment où on se laisse aller et où on ne fait plus aucun effort, peut-être parce que l’autre s’en moque.

– Je m’en vais.

– Attends deux minutes. Tu me trouves jolie ?

– Je veux, mentit le mangeur de yaourts.

Un orgasme d’anthologie pour sa première transgression. Et pourtant, Neus l’avait mise en garde : si elle se décidait, la peur l’emporterait sur l’envie de s’amuser ; peur d’être surprise par Ricard, peur de pécher, peur de je ne sais quoi, que ça se voie sur sa figure quand elle sortirait dans la rue, oui ; mais l’orgasme, oublie ça. Et pourtant… Et avec le réparateur de machines à laver, un athlète très doux et très fort ; un animal. Pourquoi devrait-elle avoir peur ? Elle ne lui devait rien, à Ricard, ils ne s’aimaient pas… Et si justement aujourd’hui il se décidait à rentrer à la maison avant l’heure ? Non ; il n’avait jamais fait ça en douze ans.

– Tu sais quoi ? Il vaut mieux que tu t’en ailles.

L’homme se leva rapidement, laissant la femme, qui avait l’air plus ardente qu’une torche allumée, caresser son corps du regard. Il pensa pauvre femme, mais bon, un coup facile, comme ça au milieu de la matinée, c’est toujours ça de pris, lui pinça la joue pour gagner du temps et la laisser le regarder encore un instant et commença à s’habiller (…) »

Proposition d’écriture

C’est le début de « Deux minutes », l’une des quatorze nouvelles qui composent le recueil de Jaume Cabré, Voyage d’hiver (Actes-Sud, 2017). La nouvelle, comme une partie des autres, est de type « polyphonique » : autrement dit, elle est construite à partir des points de vue de personnages différents (six, pour être précis). Elle se déroule en deux minutes, comme le signale le titre, et dans un espace limité, puisqu’il s’agit d’une seule rue, sur deux cents mètres environ, et d’un appartement dans lequel une femme trompe son mari avec le réparateur de machines à laver. Les six points de vue sont ceux de la femme adultère (un monologue) ; du réparateur de machines à laver, qui sort du lit de l’épouse et circule dans une voiture bleue (trois monologues) ; du chauffeur de la limousine d’une « Mademoiselle Blanca » qui ressemble à Naomi Campbell (un monologue) ; de la préposée qui veut coller une prune au chauffeur puis à la voiture bleue (deux monologues) ; d’une promeneuse âgée, qui a le temps d’apercevoir à peu près tout ce petit monde (un monologue) ; de Ricard, qui rentre chez lui plus tôt que d’habitude (un monologue, plus un récit à la troisième personne centré sur lui).

Dans cette nouvelle, comme dans d’innombrables récits contemporains, l’adoption du point de vue subjectif débouche sur la polyphonie, c’est-à-dire sur le recours à l’alternance de points de vue plus ou moins nombreux pour raconter une histoire qui les relie tous d’une façon ou d’une autre (ici autour du thème de l’adultère et plus largement de qui « baise » qui et comment).

Ce qui est fréquent dans le roman, depuis que William Faulkner a combiné les monologues de Tandis que j’agonise (As I lay dying) en octobre 1929, juste après la publication du roman monstre Le Bruit et la fureur – qu’on se souvienne par exemple de Laurent Mauvignier (Dans la foule), Nancy Huston (Lignes de faille), Yasushi Inoué (Le fusil de chasse), Metin Arditi (Loin des bras), Laurent Gaudé (Ouragan) ou Arnaud Cathrine (La Disparition de Richard Taylor) – l’est moins dans la nouvelle. Je me souviens au moins d’une belle nouvelle « tressée » par Julio Cortazar : « Mademoiselle Cora » (in : Tous les feux le feu, 1966 et Gallimard, 1970, pour la traduction française).

Je voudrais vous proposer d’écrire en une page une nouvelle reposant sur le point de vue de trois personnages. Vous écrirez trois monologues (à la première ou à la troisième personne, à votre convenance) reliés par un enjeu qui ne se dévoilera qu’à la fin du troisième (ce sera la chute). Tout se déroulera en deux minutes et dans un lieu unique ou à peu près (rue, appartement, parc, hôtel, quai, à votre guise), si possible à proximité du lieu où vous vous trouvez maintenant, alors que vous vous disposez à écrire. Vous disposez ainsi, en outre, d’une météo et de nouvelles du jour – de ce jour-ci, ne ressemblant à aucun autre.

Réfléchissez d’abord, ou prenez quelques notes. Qui est le premier personnage ? Comment le caractériser et le rendre reconnaissable en un trait ou deux ? Quel voix lui donner ? Quel est l’enjeu – ou l’énigme – qui le relie à deux autres personnages, et lesquels ? Dans quel ordre enchaîner les trois courts monologues (500 signes, soit un paragraphe), et pour quel effet final ?

Si vous avez du mal, écrivez seulement le premier monologue et demandez à deux personnes de votre connaissance d’imaginer le deuxième et le dernier. C’est un jeu, il peut devenir passionnant. Puis réécrivez tout, à votre manière. Et en tout cas : envoyez-nous le résultat.

Lecture

Les quatorze nouvelles qui composent « Voyage d’hiver » ont été écrites sur une période assez longue, entre 1982 et 2000, certaines ont été reprises de nombreuses fois. Cabré est avant tout un romancier : il explique d’ailleurs, dans l’épilogue de l’ouvrage, que « vivre dans une nouvelle, c’est comme passer toute sa vie dans un de ces hôtels japonais dont les chambre ressemblent à des caissons de décompression pour plongeurs » (p. 288).

Ses caissons sont en tout cas des pièges étonnants. « Opus posthume » nous fait assister au dernier concert d’un pianiste virtuose. Dans « Le Testament », un vieil homme, déjà père de trois enfants, apprend, deux jours après le décès de son épouse, qu’il est stérile depuis l’enfance – depuis qu’il a eu les oreillons.

Dans « L’espoir entre les mains », un prisonnier est sur le point de s’échapper pour revoir sa fille chérie qui, en 12 ans, ne lui a jamais écrit. Le nouveau gouverneur de la prison lui donne enfin les centaines de lettres, non distribuées, que sa fille lui a en vérité écrites. Il renonce à s’évader avec ses complices pour prendre le temps de les lire. « Des yeux de gemme » articule de façon passionnante deux versions d’un même récit : la narration mensongère et le récit exact d’une tentative de vol. « Le rêve de Gottfried Heinrich » raconte le destin de la toute dernière composition de Bach, en faisant le vibrant éloge d’une musique qui ne soit pas purement formelle, mais « sortie d’un cœur ». Etc.

On retrouve aussi dans ces nouvelles de multiples échos de l’œuvre de l’auteur. Cabré, en effet, n’est pas un lapin du mois dernier. Né en 1947, il a mené longtemps de front enseignement et écriture avant d’obtenir une dispense de cours (ce qu’on appelle en France une disponibilité). Il faut ajouter que c’est un bon violoniste amateur et que la musique est fondamentale dans son travail. On ne peut le manquer en le lisant, lui-même en parle savamment : qu’on se procure par exemple l’excellent dossier concocté par Le Matricule des Anges de mars 2017 (abonnez-vous au passage, tiens, c’est un mensuel indispensable à quiconque est passionné de littérature contemporaine).

Cabré a commencé par faire paraître des recueils de nouvelles (avant même d’avoir la trentaine), puis un premier roman, Galceran, héros de la guerre noire, en 1978. Il s’agit d’un roman historique, suivi par une trilogie composée de La Toile d’araignée (traduit aux éditions du Chiendent dès 1985), Fra Junoy ou l’agonie des sons et Lukowki.

Ces débuts ne sont pas traduits en français, qu’il s’agisse des nouvelles ou des romans historiques. En revanche, Sa Seigneurie, un roman de 1991, a été traduit et publié chez Christian Bourgois en 2004. C’est le plus court de ceux qui ont été traduits en français – si je puis dire : 438 pages seulement. Il s’agit encore d’un roman historique, qui se déroule pendant les dernières journées de 1799, dans la Barcelone corrompue de l’aristocratie bourbonienne. L’assassinat d’une cantatrice française, une « gavache » comme on dit gentiment en catalan (prononcer gabatch), émeut la bonne société. On arrête un suspect, dont on fait en hâte un coupable à exécuter sans tarder, parce qu’on a trouvé sur lui un document qui peut entraîner la chute du régent de l’Audience royale, la plus haute autorité judiciaire de Catalogne.

Puis vient L’ombre de l’eunuque (1996 et Christian Bourgois, 2006, 480 pages). Il porte sur les années d’engagement politique et clandestin du narrateur – et un peu de l’auteur. Dans un restaurant, Miquel raconte à Jùlia, sa secrétaire et sa probable prochaine maîtresse, tout ce qui le liait à Bolos, son alter-ego gauchiste, assassiné longtemps après leur participation à l’exécution d’un traître au mouvement. Au récit de sa vie se mêlent les chroniques de son oncle Maurici Sicart ; et c’est dans ce roman qu’il met au point l’une de ses techniques de narration favorites, qui revient beaucoup dans Voyage d’hiver : une phrase commence à la troisième personne et peut passer subitement à la première pour quelques mots d’un discours plus affirmé : le changement de personne opère l’équivalent de ce qu’on appelle un zoom en photographie : le lecteur se rapproche ou s’éloigne subitement de ce qui se dit…

Le roman suivant, c’est l’extraordinaire polyphonie intitulée Les voix du Pamano (2004 et Christian Bourgois, 2009 : 736 pages). Le Pamano, c’est la rivière qui traverse le village de Sorts, où je vais passer deux semaines l’été qui vient, vous voyez que ce livre m’a marqué… Les voix sont celles des habitants de ce village catalan au moment de la Seconde guerre mondiale. Nous avons ainsi accès au monologue des résistants, des phalangistes, ainsi qu’à toute l’histoire d’une famille et à celle, surtout, d’un instituteur qui, par lâcheté, a fait ami-ami avec la Phalange, c’est-à-dire avec l’extrême-droite sauf que, comme il a eu honte par la suite de sa lâcheté, il a fini par devenir l’un des principaux agents de la résistance républicaine : ce qu’on appelle un agent double.

Confiteor est son dernier roman traduit en français (2011 et Actes-Sud, 2013 : 772 pages). Un grand roman celui-là aussi, profond, polyphonique, riche de suspens et techniquement impeccable, bref tout ce qui rend encore possible, aujourd’hui, de traiter de réalités collectives complexes. C’est un livre qui nous plonge dans la généalogie à la fois d’une famille et de la violence en Europe. Le narrateur, Adriá Ardèvol y Bosch, atteint par les premiers symptomes de la maladie d’Alzheimer, adresse une confession ou un testament à l’amour de sa vie, une femme qui s’est éloignée de lui à cause de ses silences, ou de ses mensonges, ou de l’histoire européenne toute entière.

Parallèlement à cette œuvre romanesque de grande ampleur, qui fait de l’auteur l’un des témoins littéraires majeurs de notre époque, l’auteur écrit des contes, des romans pour la jeunesse, des scénarios et des pièces de théâtre. Il a également fait paraître deux essais sur la lecture et l’écriture, Le sens de la fiction et La matière de l’esprit (non traduits). Je les ai cherchés, non, ils ne sont pas traduits. En anglais non plus. J’ai attendu le roman suivant… ou n’importe quel autre livre de sa main. Et justement, Actes-Sud a fait paraître Voyage d’hiver (en hommage à Schubert). La fête continue, j’espère qu’elle durera longtemps.

A.A.

Alain André a pris l’initiative de créer Aleph-Écriture en 1985. Auteur de romans, de fictions brèves et d’essais, il conduit des ateliers d’écriture à La Rochelle pour Aleph, dont il est le directeur pédagogique. Il conduit à partir de mars 2017 un module de la « Formation générale à l’écriture littéraire » intitulé : « Écrire à partir du réel ».

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