L’habit ne fait pas le moine

Christine Courcol répond à la proposition d’écriture d’Alain André issue du livre de Siri Husvedt « Vivre, penser, regarder » (Actes Sud, 2013), avec « L’habit ne fait pas le moine ».

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Crédits photographiques: Betweeners

Ni particulièrement jolie, ni particulièrement laide, pas jeune mais pas si vieille, pas grosse et même plutôt mince, des rides qui se multiplient, une peau qui s’amollit : mon image corporelle est celle que me renvoie mon miroir. Qu’elle me plaise ou non, peu importe, c’est celle que je vois dans la glace quand je me regarde, comme une étrangère, celle qui existe ici et maintenant dans ce coin de ma vie.

S’y superpose l’image que j’ai choisi de donner, celle que je renvoie aux autres par ma façon de me coiffer ou de me vêtir, ces habits qui cachent les imperfections ou mettent en valeur, qui ajoutent de la gaieté ou affichent la tristesse. Mais cette image-là ne dit rien de fondamental, rien du tout. « Tout son être semble écrasé par les vêtements », dit la Canadienne Alice Munroe dans une nouvelle. Être contre vêtements. L’habit ne fait pas le moine.

Je suis comme je suis, de moi je n’ai aucune image idéale, même si je me ressens, vue de l’intérieur, plus jeune et plus séduisante que je ne suis. Mais c’est un ressenti, pas une image. A cet égard, mes vêtements n’ont aucune importance. L’habit n’est qu’une superstructure, qui peut mettre en valeur la structure du corps, mais ne raconte pas le tréfonds de moi. C’est comme un cadre pour une peinture, un aménagement pour une maison.

Mon amie X s’habille comme un sac, est-ce que son être est pour autant débraillé ? C’est juste que s’habiller ne l’intéresse pas, elle le fait par nécessité. Mon autre amie, soixante ans bien sonnés, se teint les cheveux en rose et affiche des ongles bariolés – mais c’est la fille la plus solide au monde, la plus attentive aux autres, la plus délicate et la plus discrètement généreuse. Ça l’amuse de se peindre, c’est tout. J’aime qu’on me dise, lors d’une soirée un peu guindée, « Waou, tu es chic !», mais cela dit seulement que j’ai fait un effort particulier pour faire plaisir à mes hôtes. Chic, moi, dans mon essence ? J’aime le jeu, les déguisements, faire illusion, surprendre.

Mes habits, ce n’est pas moi. J’aime m’habiller sport, avec des couleurs vives. Je mets des vêtements sans âge particulier, ni shorts de jeune fille, ni tailleurs de dames, ni jupes longues et grises de vieille. Je suis souvent en pantalon parce que c’est plus pratique pour le vélo. Tout ça dit seulement que je me déplace à vélo et que j’aime les couleurs qui claquent. Rien ne dévoile en revanche des choses plus fondamentales, l’immense bonheur de vivre, la peur de la mort, la tendance à la mélancolie, le goût aussi bien de la solitude que de l’amitié, les incertitudes. Le visage parle un peu plus, lui qui s’habille parfois d’un léger maquillage. Le regard surtout, froid ou tendre, le sourire, fréquent ou pas, et aussi la façon d’être, mobile ou molle. Car le regard vers le monde peut trahir le regard sur soi, qui dit que j’ai vingt ans parce que je me ressens comme telle, prête à être émue, prête à m’enthousiasmer, prête à poser sur les choses et les gens un regard à chaque fois renouvelé. Je ne suis revenue de rien. Les autres qui n’ont pas souci de moi l’ignorent, et ce ne sont pas mes vêtements qui le diront.

Christine Courcol     

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