Sans titre1
©FK- « Sacrifice »

Cette semaine Françoise Khoury vous propose d’écrire à partir du livre David Bosc, La claire fontaine (Verdier, 2013). Vous pouvez nous envoyer vos textes jusqu’au 15 septembre à atelierouvert@inventoire.com.Une sélection sera publiée deux semaines plus tard.

Extrait

« Ce que Courbet avait aimé par-dessus tout à la chasse, c’était le bond des bêtes. Et il ne l’a jamais aussi bien rendu qu’en des paysages où nul gibier n’est visible, mais où vibre partout le saut de la bête qui vient de fuir et le museau tremblant, l’oreille dressée dans les épines de celle qui nous voit sans encore être vue. Les heures avant la bête, avant les coups de feu, quand on progresse d’ahan, avec de la neige à mi-cuisses, ne respirant qu’à travers la laine l’air qui brûle. Soudain, le miroir blanc au fessier d’une biche. Un éblouissement. La forme d’un cœur. Le canon est resté à l’épaule, peut-être, mais les heures de marche, d’affût dans le silence, auront préparé l’œil à saisir en un éclair l’essence du chevreuil qui bondit, sa beauté, sa trajectoire, son souffle. Le bond des bêtes, c’est cette présence non figurée qui occupe, qui habite, qui hante les forêts de Courbet, ces toiles où, constaterait l’huissier, il n’y a ni hommes ni bêtes. Pour peindre un chevreuil tout à fait chevreuil, exhaustif, détaillé, il faut le tuer. »

Suggestion

Entre essai et fiction, le livre de David Bosc (La claire fontaine, Verdier, 2013) raconte les quatre dernières années de la vie du peintre Gustave Courbet, exilé à La Tour-de-Peilz, sur le bord du lac Léman, en 1873. Alors que les spécialistes balaient cette phase de la vie du peintre d’un revers de la main, l’auteur s’y attarde. Courbet peint des toiles comme on chante un hymne à la vie, à l’image de ce peintre fougueux, qui boit comme un trou, ripaille, fait l’amour, se baigne dans l’eau claire, libre de son corps, libre de ses idées, donc du jugement des autres. Cette liberté se retrouve dans ses tableaux d’une vie foisonnante, loin de tout académisme et de l’idée même de perfection, avec ce qu’elle implique aussi de chutes, comme lors de ce moment, décrit dans le livre, où Courbet, ivre mort, tombe une nuit aux abords d’un chantier, le front et les arcades sourcilières ensanglantées : défaillance du corps. La Commune l’a marqué, mais la défaite ne l’empêche pas, bien au contraire, de goûter la vie jusqu’au bout, tandis qu’il trimbale ce corps imposant, ventre bedonnant, débordant de vitalité. Courbet a pourtant peint des animaux d’après cadavres et David Bosc nous dit que c’est ceux-là qui lui valurent le succès. Mais l’auteur cherche à nous montrer le visage d’un Courbet dont l’exil n’a pas entamé la quête de vie. Il mordra dedans, à pleines dents, jusqu’au dernier souffle. À l’affût . Comme à la chasse. Tout comme le bond des bêtes est présent dans sa peinture sans y être figuré.

Y a t-il des peintures qui vous touchent particulièrement, pour des raisons que vous n’avez pas élucidées, et qui vous évoquent quelque chose qui ne se voit pas dans les formes représentées. Donnez-leur un titre, quelque éloigné qu’il soit de ce qu’on voit : parce que vous y repérez une présence qui se rapporte à quelque chose de personnel. Développez votre texte en un feuillet, en précisant le nom et l’auteur du tableau au moment de nous l’envoyer.

Lecture

Le style de David Bosc cherche à restituer ce que Courbet captait et reproduisait dans sa peinture : une forme de jouissance. L’auteur a publié deux romans aux éditions Allia ; ce dernier, qui a pour personnage principal Gustave Courbet, rejoint, dans une langue peut-être un peu trop recherchée, le tempérament bouillonnant de ce peintre du XIXème siècle, qui écrivait de Suisse, à sa sœur, qu’il ne s’était jamais aussi bien porté. Bosc dévide un monde de fictions secrètes, écheveau où le vrai et le faux s’enlacent. Le livre est « le tableau qui donne un espace pour exister à quelque chose que l’on ignorait en soi ». Je ne suis pas allée vérifier ce qui relevait du documentaire ou de la fiction ; j’y ai cru, comme à l’une des vérités possibles sur ce peintre, révélée par l’entremise du regard de l’auteur.

Françoise Khoury

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