Vos textes à partir de Mr Gwyn d’Alessandro Baricco

IMG_7801
Photo: DP

Nous avons reçu de nombreux textes en réponse à la consigne d’écriture de Sylvie Néron-Bancel (ici) à partir d’Alessandro Baricco « Mr Gwyn » (Gallimard, 2014).

Nous avons sélectionné 9 textes et en publions 2 cette semaine. Les suivants, lundi prochain! Un grand merci à tous pour votre participation!

Françoise Durif

La voix a dit venez à dix heures. Comme chez le coiffeur ou le dentiste.

Devant nous, il y avait deux heures. Exprès. Faudrait pouvoir vivre avec ça. Ce poids sur mon souffle et ce brouillard sur mes yeux.

Alors, on est partis, et comme tu marchais si lentement, j’ai eu ce temps pour me réciter toutes ces dernières fois qu’on prend l’ascenseur, qu’on va à droite ou à gauche, qu’on descend l’escalier vers les quais. Ca ne faisait même pas mal. Pas encore.

Si j’arrêtais de penser à ce présent qui ne passait pas. Non, qui défilait comme le fleuve. Me concentrer sur cette minute-là, celle qui vient juste de passer, elle était comment ? Quelle couleur elle avait déjà ? Tu crois qu’on pourrait la rattraper, si je la lançais devant toi, comme une balle, tu me la ramènerais ?

Si je rappelais ? Pour dire c’est moi, je viens de téléphoner pour, j’annule, merci excusez-moi au revoir ?

Toi, tu alignes des petits pas chaotiques, tu renifles, tu t’arrêtes. T’en peux plus. Je pose ma main sur ta tête, je caresse, c’est doux, ça fait mal jusqu’à mon ventre, à hurler. Encore trente minutes. Faudrait pas qu’on arrive en retard. Je ravale tout le vide, le grand trou dans la poitrine, la buée, la douleur et je te dis viens, c’est maintenant, faut remonter. Respire un grand coup. Prend une petite seconde dans tes poumons, tes oreilles, tes yeux, ta bouche et garde-là avec l’odeur du fleuve, la rue, ses bruits, le ciel, ses oiseaux, ses insectes, les arbres, les cailloux et les fleurs. On s’est tout partagé, le paysage, la lumière, la chaleur, le vent à peine, l’instant. En deux parties bien égales. Une à toi, une à moi.

Mais dans tes yeux, c’était tout vide. Absenté. Reviens, c’est bientôt fini.

Je pousse la porte vitrée. Je dis bonjour. Je m’assois. Je tire sur ta laisse pour que toi aussi tu fasses semblant comme moi. Bonjour Madame.

Le garçon derrière le bureau est venu vers moi avec un verre d’eau. Ca m’a presque fait sourire ce geste. Pourquoi moi ? Ce n’est pas moi qui. J’ai dit merci, j’ai bu l’eau tiède chlorée, comme on boit la tasse. Reposé le verre. On est entrés tous les deux. Le vétérinaire m’a questionnée, j’ai répondu, il a dit des mots comme d’accord, on y va, c’est mieux vous avez raison, dans son état, vu son âge, voulez-vous rester jusqu’au bout ?

J’ai dit oui.

Françoise Durif

Partager

dictum vel, dolor. ut diam velit, eleifend Donec Aliquam