« Les Idéaux » d’Aurélie Filippetti : le roman d’une ambition

Un jour, elles ont choisi la politique. On la choisit plus qu’elle ne vous choisit semble-t-il ; par idéal, parce qu’il y a une revanche sociale à prendre sur un système politique qui écrase les plus faibles ou une volonté de réparer les injustices qu’on a connues dans l’enfance. Il y a aussi un rêve de pouvoir, ce pouvoir de gouverner confisqué par les hommes jusqu’à présent.
Il est donc courageux d’être une femme et de faire de la politique, car on ne pardonne aux femmes que leur beauté et leur engagement familial. On ne leur pardonne jamais d’avoir de l’ambition.

Aurélie Filippetti avait cette qualité qui lui a permis de gravir toutes les marches du pouvoir jusqu’au ministère. Elle comptait faire des réformes. Elle comptait gouverner.

Cependant si la route a été plus longue parce qu’elle est une femme, ce n’est pas la raison pour laquelle elle n’a pas pu faire de réformes, car on comprend que « d’idéaux », très vite, il n’en sera plus question quand l’heure du règne du Prince aura sonné, broyé par le pouvoir financier des lobbys dont il aura sous-estimé l’importance.

C’est au récit de cette désillusion qu’Aurélie Filippetti nous convie en trois parties dans son roman « Les Idéaux ».

Dès son entrée en fonction, l’auteur observe que tout se conjugue pour faire vaciller le programme du nouveau gouvernement. À l’extérieur, la guerre médiatique est déclarée à Hollande « il a été élu contre son successeur, pas pour son programme », et à l’intérieur, partout le danger guette, les loups sont entrés dans le premier cercle de l’Élysée, et ils n’y ont trouvé aucune résistance, à leur grande surprise. La tentation d’une absence de choix, plus facile que la réforme, va distiller son poison tout au long du règne au sein d’une gauche mal préparée au pouvoir (p. 325) : « Jusque-là, rien ne vous était donné. Vous aviez vécu dans un monde de réalités à affronter et d’obstacles à franchir. Il fallait tout conquérir. Soudain les animaux soyeux étaient autour de vous, vous reniflant, vous tirant par la manche. Ils avaient un instinct infaillible pour renifler vos goûts et vos fragilités. Ils vous offraient alors ce que vous aimiez, et la voix qui cherchait à vous en prémunir ne résonnait pas longtemps : noli me tangere. Certains n’allaient même pas jusqu’à ne pas résister, puisque tout leur était dû depuis toujours. Pour les autres, c’était plus insidieux, plus doux aussi ».

« La corruption n’affichait jamais un visage grimaçant. Vous aimiez les grands vins, vos enfants avaient besoin d’aide pour intégrer une bonne filière, vos parents, d’une maison de retraite confortable ? Vous étiez une proie. L’argent était partout, et avec l’argent, le reste, si aisé, si simple, jamais dit clairement, jamais prononcé comme une réalité chiffrée mais toujours comme la potentialité de ne pas avoir à s’inquiéter de quoi que ce soit. On s’occupe de tout. Ne vous en faites pas. »

Est-ce parce qu’on a déjà vu les films « L’exercice du pouvoir » ou « Quai d’Orsay » qu’on est finalement très peu étonné de découvrir les coulisses de ce pouvoir naïf et démissionnaire, même s’il portait les valeurs « de la gauche » ? Est-ce que des séries comme « House of Cards », nous ont si définitivement décillé les yeux qu’on ne s’étonne pas de lire page 298 : « Vous pouviez vous être battu toute votre vie pour un idéal, lorsque vous arriviez là, en haut de la montagne, il y avait ceux qui avaient pris l’hélico et vous attendaient en vous intimant l’ordre de ne plus regarder en bas. Déjà qu’on vous acceptait, on n’allait pas en plus vous autoriser à en faire monter d’autres. Dans ce monde-là, les premiers de cordée s’empressaient de couper la corde derrière eux en parvenant au sommet ».

Ainsi, l’aspect le plus intéressant du livre d’Aurélie Filippetti tient dans sa description des mouvements de rachat de la presse quotidienne (qui sont toujours à la manoeuvre), et la description édifiante de ce qui se passe au niveau de la manipulation de l’information politique par les partis eux-mêmes, devenue une norme en quelques années :

« La nature a horreur du vide et la presse aussi. Alors comment on fait ? ».

Voici ce que propose (dans ce roman) une communicante à Aurélie Filippetti : « On créé des comptes (twitter) anonymes, par dizaines, pour balancer des rumeurs contre nos adversaires et affaiblir ceux qui nous critiquent. Mais surtout, on fixe un réseau de contributeurs chargés de relayer toutes les infos qu’on leur envoie à partir de leurs vrais comptes : en positif pour le candidat, comme en négatif contre les autres. Dès qu’il (François Hollande) est attaqué, on leur envoie l’argumentaire, ils doivent juste en personnaliser la forme pour que cela donne l’impression qu’il s’agit de vrais citoyens, sincères. C’est de la propagande virale. Tu verras, ça marche. Une véritable guerre se livre en ce moment même, invisible si tu n’ouvres pas ton appli, mais bien réelle ».  Suit un passage confirmant que la majeure partie des journalistes « classiques » ou aspirant à le devenir n’a pas le temps d’aller creuser car le réseau est tellement vorace qu’il faut « pondre » de la news, effaçant la frontière entre le réel et le virtuel et le concept même d’information au profit de la communication (p. 241). Une explication concrète de la quasi-disparition de la presse d’opinion.

Si Aurélie Filippetti s’emploie à dresser des portraits de personnalités politiques façon Saint-Simon, et si le tableau peine à s’incarner, ce n’est pas faute de talent mais probablement en raison de la nature de ses modèles, des grands argentiers aux petits marquis des ministères. Peut-être l’époque n’a-t-elle créé que des technocrates dont le manque d’aspérité ne recèle aucun romanesque et des capitaines d’industrie plus cupides que porteurs d’un projet industriel profitable au pays tout entier.

Seul son adversaire politique, un homme intègre et chevaleresque qui va devenir plus tard son compagnon, sort grandi du portrait qu’elle en dresse.

En refermant ce livre on est ainsi convaincu que cette histoire d’amour flamboyante, racontée par l’auteur entre deux portraits de campagne, reste la plus intensément vitale, et au final la seule chose qui justifie tous les sacrifices consentis à la politique.

Depuis Aurélie FIlippetti a claqué la porte du pouvoir, préférant sans doute le paradis plus réel d’une vie professionnelle conforme à ses valeurs, aux paradis artificiels des palais d’une République en voie d’être enterrée vivante par les marchands du temple.

Danièle Pétrès

 

Les Idéaux, Aurélie Filippetti, éditions Fayard, 448 pages, 21,50 euros (Août 2018)

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